Souvenirs à vendre

« Elle est à vendre ! » Elle ferma bruyamment la porte, le journal à la main, se précipita dans le bureau où elle le trouva, comme d’habitude, devant l’écran de l’ordinateur. Il regardait la photo d’une maison au mur un peu abimé, avec une porte grise en bois  peu entretenue et une fenêtre fermée par des volets blancs sales légèrement rouillés. La même maison affichée dans un cadre près de l’ordinateur, la photo avait été prise voilà plus de 20 ans. La même maison présente dans l’annonce du journal que son amie lui tendait, un peu surprise.

« C’est le site Bricabook, l’atelier d’écriture où j’écris chaque semaine. Tu sais, je t’en ai déjà parlé. Une image est proposée et tu dois écrire en à partir de ça… Mais je ne m’attendais pas à retrouver… »

La maison de son enfance. Pas la maison où il avait vécu, celle qui se trouvait juste à côté, au fond d’une cour arborée. L’endroit où il partait jouer. La maison où il retrouvait Isabelle et Pierre, ses amis imaginaires…

Il était le seul enfant dans ce petit village perdu au milieu du bocage normand. Alors, pour tromper l’ennui, il s’était inventé des compagnons de jeu. Il jouait aux billes devant la maison abandonnée et il avait soudain entendu deux éclats de rires. Ils étaient là et le regardait en souriant. Lui avec sa tignasse brune en pétards et ses genoux écorchés, elle avec ses longs cheveux blonds et ses yeux en amande. Ce fût le début d’une longue amitié, ponctuée d’exploration, de cache-cache, de devinettes, de pique-nique improvisés en cueillant des mûres, noisettes et fraises des bois. Cinq années inoubliables, jusqu’au jour où ses parents déménagèrent pour la ville.

Il n’y était jamais retourné. Il avait juste conservé cette photo que son père avait pris de lui, jouant dans la cour. Étrange coïncidence : la même maison apparaissant sur internet et dans un journal ce jour-là, exactement 22 ans après son départ… «Allons, la visiter ! ». Elle lui sourit et l’embrassa tendrement.

« Ca sera mieux avec un peu de lumière ». L’agent immobilier ouvrit difficilement les volets qui grincèrent bruyamment, en signe de protestation. Il n’avait jamais mis les pieds à l’intérieur de la maison. Elle était froide, humide, plutôt sombre. Il y découvrit une cuisine minuscule, et trois pièces à peine plus grandes. Le dernier propriétaire avait laissé une vieille armoire de taille imposante.

« Je me demande comment ils l’ont fait passer par la porte !
– C’est certainement la raison pour laquelle elle est encore ici… » Il laissa son amie et l’agent immobilier discuter et sortit. Lui, il n’avait d’yeux que pour la cour…

Elle lui semblait bien plus petite, beaucoup moins lumineuse, et surtout moins sauvage et fleurie. Le lieu lui semblait bien moins paradisiaque que dans ces souvenirs… Il regrettait déjà d’être revenu. Confronter ce souvenir d’enfance à la réalité, à son regard d’adulte, le rendait bien moins magique… Il était temps de partir. Il fit signe de la main à son amie et se dirigea vers la voiture.

« Il ne nous a pas vu !
– Ne pleure pas Isabelle. C’est un adulte maintenant, il ne peut certainement plus nous percevoir. Pierre prit sa sœur dans ses bras, qui continua de sangloter, inconsolable.

Il entendit les pleurs et se retourna…

Photo © Julien Ribot
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma quatrième participation à l’atelier d’écriture de Bricabook : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo le mercredi, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier.

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21 commentaires

  1. C’est chouette qu’il ait conservé cette minuscule particule d’enfance qui lui permet d’entendre encore la voix de ses amis imaginaires. Un texte très tendre, très vrai sur les jeux des enfants solitaires.

  2. Han terrible cette fin, un peu fantastique et en même temps on touche au merveilleux. Sinon oui, on change quand on est devenu « un grand ». C’est moche d’ailleurs. Moi j’ai toujours 5 ans et 1/2. 🙂

  3. C’est marrant ton texte m’évoque un passage de « Vice-versa », le dernier Pixar. Les émotions Joie et Peur retrouvent à un moment l’ami imaginaire de la petite fille dans laquelle elles évoluent. Un ami imaginaire complètement oublié avec l’âge. Il faudrait toujours pouvoir conserver son âme d’enfant, qu’il se retourne à la fin veut dire qu’il ne l’a pas perdue !

  4. J’aime bien ton texte, plein de douceur et d’une touche de fantaisie.
    Pierre, Peter Pan, 2 facettes du même personnage ?
    En tout cas, texte au pouvoir d’évocations personnelles, donc il fonctionne !

    J’ai souvent appréhendé les retours dans les lieux aimés de l’enfance. D’un côté la magie a souvent disparu, d’un autre côté c’est rassurant de savoir que le lieu existe toujours, même habité par d’autres.
    La petite musique de l’enfance, c’est évidemment en moi qu’elle est présente et bien réelle, à jamais.

    • En effet Pierre Peter Pan ont des connexions. Garder une âme d’enfant ça me semble essentiel pour faciliter l’accès à la créativité. Cette facilité des enfants d’accéder à l’imaginaire est un don précieux 🙂

  5. J’aime beaucoup les va et vient entre passé et présent, réalité et fantastique… Est-ce que Pierre et Isabelle sont des amis imaginaires ou des lutins à la Peter Pan ? Au lecteur d’en décider ! (Je souscris à la deuxième option). Et j’adore le clin d’oeil avec l’atelier Bricabook 😉 J’aime aussi l’idée qu’il y ait un peu trop de coïncidences autour de cette maison. C’est comme si elle l’appelait. Bref, un chouette texte !

    • Merci Ellettres. Faire un clin d’oeil à Bricabook m’amuse, je l’ai aussi fait dans le texte Moulins (la personne refuse de commenter la photo de l’atelier). Pour le choix amis ou lutins (ou autre chose…) : l’auteur ne fait que mettre en place un scène pour que le lecteur puisse laisser libre court à son imagination et à ses théories et c’est ce qui me plait 😉 Dans le dernier épisode de la série Le Prisonnier, le Numéro 6 disait « Questionnez vous-vous même » 😉

  6. Oh quelle fin ! Il est vrai qu’il y a une grande différence entre nos souvenirs d’enfants et la réalité une fois adulte (qui engendre de grandes déceptions/frustrations). J’ai beaucoup aimé le point de vue de ton texte :).

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