Marché noir

Comme d’habitude, la mission arriva dans une enveloppe en papier kraft. Elle contenait une photo en noir et blanc, prise sur un marché : le lieu du rendez-vous, probablement. Et il y trouva aussi l’habituel texte crypté le renseignant sur sa mission.

Il arriva donc dans cette ville étrange. Au départ, l’absence totale de couleurs l’avait un peu surpris : un monde tout en nuance de gris qui donnait à l’ensemble un aspect sale et brumeux. Il avait scrupuleusement suivi les consignes : vêtu d’un costume gris sombre, les cheveux teint en noir corbeau, la peau recouverte d’une couche de maquillage blanc, il pouvait se confondre avec la population locale et l’observer.

En errant dans les rues grisâtres de la ville, il n’avait pas mis très longtemps à trouver le marché de la photographie. Il passa un long moment à déambuler dans ses allées, sans trouver la moindre trace ou indices du passage de son contact.

Son ventre criant famine, il décida de faire quelques achats pour se préparer un repas. Difficile de choisir des légumes quand ils sont tous gris. Cette tomate était-elle mûre, ce melon prêt à être consommé, ces oranges gorgées de soleil ? Impossible de le savoir. Pas la moindre odeur non plus pour le guider. C’était plus simple de choisir les champignons de Paris et un radis noir.

Son repas fût des plus décevants : malgré l’ajout d’épices sombres trouvés sur le marché, la nourriture cuisinée n’avait pas la moindre saveur… Et il en était de même pour le vin qu’il avait acheté. Cette nuit-là, il dormit d’un sommeil morne, à peine éclairé par quelques rêves.

Et les jours et les semaines passèrent, de plus en plus grises, sans la moindre saveur, la moindre odeur. Les rêves se firent de plus en plus rares, avant de disparaître totalement. Il n’avait plus besoin de mettre de maquillage blanc, sa peau avait pris des reflets grisâtres. Il comprit alors pourquoi il n’avait pas trouvé la moindre trace de son contact : il avait été englouti par cette ville maudite et était certainement devenu un de ses anonymes habitants. Et il savait que le même sort l’attendait s’il ne réagissait pas rapidement.

Il se rappela alors sa mission, se remémora les instructions qu’il avait lu et le matériel qu’il avait minutieusement préparé avant d’arriver ici. Tout était à sa disposition dans cette valise noire que la ville possessive s’était empressée de lui faire oublier… Elle était là, cachée sous l’armoire depuis ces longues semaines grises. Il la déplaça, elle semblait incroyablement lourde, et la posa sur le lit. Il resta planté devant elle pendant de longues minutes à la regarder, sentant un «à quoi bon ?» gagner en intensité. Et il quitta la pièce.

Quand il revint de sa balade nocturne, la valise étincelait et illuminait la pièce sombre de reflets arc-en-ciel. Était-ce l’effet de l’alcool sans saveur qu’il avait avalé dans les bars ? Il ne se sentait pourtant pas saoul. Et, machinalement, pour comprendre ce qui se passait, il ouvrit la valise : des photos de vacances d’été, des paysages verdoyants, des dessins colorés, un harmonica, et bien évidemment l’arme suprême : sa machine à écrire… Il l’installa sur la petite table, épingla quelques une des photos sur le mur et le doux cliquetis des touches commença…

Le lendemain matin, sur la place du marché, au milieu des tréteaux un homme habillé de vêtements multicolores chantait, s’accompagnant à l’harmonica. Il racontait aussi les histoires qu’il avait écrites cette nuit-là, peuplées de créatures fantastiques, de paysages époustouflants, d’odeurs enivrantes et de saveurs gourmandes…. Il offrait du rêve à qui voulait bien l’écouter ou le regarder. Et il revint chaque matin, jours après jours…

Au bout d’une semaine, les étals commencèrent à se remplir de légumes ensoleillés, de fleurs parfumées et colorées, de gâteaux généreux que des enfants aux joues rouges dévoraient des yeux et dont les adultes rêvaient avec gourmandise chaque nuit…

Photo © Julien Ribot
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma cinquième participation à l’atelier d’écriture de Bricabook : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo le mercredi, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte.

N’hésitez pas à partager vos impressions sur ce texte ci-dessous :-).

Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier.

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Auteur : nimentrix

Explorateur d'imaginaires. Accro aux séries, la BD, la science-fiction, le fantastique, les comics et plein d'autres choses... Ecrit, un peu, beaucoup, passionnément, aussi ;-)

31 réflexions sur « Marché noir »

  1. Il est « marrant » ton texte, on surfe sur le fantastique / merveilleux au début (ça m’a fait penser au roman « Le Passeur », tu connais ?), mais finalement on termine sur une note de conte avec ce personnage un peu aède, un peu magicien … ta partie « je pose sur le monde un regard de 5 ans ».

    Joli texte sur la perception aussi : le monde n’est-il à l’image qu’on veut bien lui donner ? Du N&B les jours tristes, et de la couleur pour les autres jours ? 🙂

    1. Merci pour cette jolie analyse, Leiloona. En effet la vie a la saveur que nous voulons bien lui donner, pas forcément le goût du surgelé ;-). Ce texte est un clin d’œil à un film dont je reparlerais surement sur ce blog, Pleasantville.

  2. Merci pour cette jolie analyse, Leiloona. En effet la vie a la saveur que nous voulons bien lui donner, pas forcément le goût du surgelé 😉. Ce texte est un clin d’œil à un film dont je reparlerais surement sur ce blog, Pleasantville.

  3. Quelle belle idée ce monde parallèle en noir et blanc ! J’aime beaucoup la manière avec laquelle tu nous y entraîne. Et j’aime également beaucoup la fin et le retour des couleurs, de la joie. Tu as tiré un texte fort original de cette photo, bravo !

  4. Paser des nuances de gris pas franchement glam, quel bonheur de retrouver un monde de couleurs !! J’aime beaucoup l’articulation de ton texte et cette belle surprise vers laquelle tu nous amènes dans la deuxième partie 😉

  5. Il est chouette, ton texte ! On a parfois la chance de rencontrer une de ces personnes qui illuminent la vie. Je pense à C., qui est un soleil !
    Et si nous aussi, on essayait de l’être ?
    Merci pour ce texte inspirant.

  6. J’aime beaucoup ton interprétation de la couleur … et du N&B. Quelle belle idée d’être revenu mettre de la couleur dans cette vie si sombre …

  7. je pensais à un espion, un type en planque, un mari désabusé, je ne sais, et puis c’est le marchand de couleurs qui passe, et c’est beau, tout se colore de vie et d’intensité au fur et à mesure que les mots défilent

    1. C’est un agent secret du bonheur 😉 je ferais une version longue de ce texte un jour et on en saura un peu plus sur lui… et qui sait peut être viendra-t-il hanter d’autre textes pour l’atelier 😉

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