Plus dure sera la chute

Conte fantastique inédit.

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Comme chaque matin, elle passa un long moment à se préparer, choisir ses boucles d’oreilles, la couleur de sa robe. Comme chaque matin, quand que le carillon sonna onze heures, elle sortit pour le retrouver. Le chemin était long jusqu’au jardin et, comme chaque matin, son cœur battait la chamade.

Comme chaque matin, il était là. Il l’attendait.

Elle lui sourit, vint se blottir dans ses bras en chuchotant tendrement : « Bonjour, mon amour ». Et, par ce joli jour de printemps, ils restèrent ainsi un long moment, blotti l’un contre l’autre, sans prononcer le moindre mot. Au loin, les douze coups de midi sonnèrent.

« Te souviens, mon amour, de ce jour où nous avions pris le chemin qui mène au sommet de la falaise ? Oh bien sûr, je sais que tu t’en souviens… Comment pourrais-tu l’avoir oublié ?

Nous étions, jeunes, amoureux, insouciant, passant notre temps à jouer, nous taquiner, nous embrasser. Et c’est là-haut, sur la falaise, alors que nous admirions les reflets du soleil sur la mer que je t’ai dit que je connaissais ton secret. Et tu as eu l’air surpris.

Et je me suis mis à te parler de magie, de toutes ces étranges histoires que les anciens racontaient au village à propos des magiciens. Voilà bien longtemps qu’ils habitaient dans cette contrée et ils l’avaient protégé de mille et un dangers, sur terre et sur mer. Et nul ne savait ce qu’ils étaient devenus… Pourtant ils se murmuraient que, certaines nuits de pleine lune, on pouvait encore les croiser, car ils veillaient toujours sur nous…

Une nuit de pleine lune, comme cette nuit où tu m’avais offert cette bague, cette bague qui avait semblé surgir de nulle part. Cette bague qui quelquefois me semblait briller d’une étrange lueur, cette bague que je porte encore maintenant.
Et j’avais commencé à te parler des événements miraculeux qui s’était déroulé près du village. Et, à chaque fois, tu n’étais jamais très loin…

Comme ce jour où la fille du cordonnier, prise d’un malaise, avait basculé dans le puît. Avant de perdre connaissance avait senti quelque chose la rattraper, la soulever… Elle s’était réveillée à l’abri, sous un arbre. Bien sûr tu avais protesté. Tu m’avais expliqué qu’elle avait juste du faire un cauchemar et que tout cela n’était que pure imagination.

Et cette fois où la source tarie par une terrible sécheresse s’était soudain mis à jaillir, sauvant les récoltes et protégeant le village de la famine. Je t’avais aperçu non loin de là, et tes vêtements étaient trempés. A chaque fait, à chacun des miracles cités, tu réfutais ma théorie avec des arguments d’une logique implacable.

Je te laissais dire. Mais je savais bien que tu étais un magicien…

Et pendant que nous discutions, je m’étais lentement rapproché du bord de la falaise. A chaque histoire, un pas de plus… A chacune de tes protestations, un pas de plus… Il ne restait plus qu’un pas entre moi et le vide. Et je t’avais souri, envoyé un baiser, longuement taquiné du regard, avant de te dire : « Sauve-moi, magicien… », de reculer et basculer en arrière.

Une chute de 70 mètres, des secondes qui semblaient durer des heures alors que je m’éloignais de toi. Je pouvais lire sur ton visage ce mélange de terreur et de surprise alors que je tendais les bras dans ta direction, souriante, confiante. Et la chute continuait, je m’éloignais encore plus, le bruit des vagues qui s’écrasaient sur les rochers devenait assourdissant. Et tu me regardais, sans bouger.

Pourtant, je savais que je ne pouvais pas m’être trompée, qu’il ne pouvait pas en être autrement, il fallait absolument que j’ai raison. J’étais, jeune, espiègle, à peine consciente du prix à payer si j’avais tort, si tu n’étais pas un magicien…

Aucune action de ta part, pas un mouvement de bras, un battement de cil, pas un cri, rien. Et pourtant…

Le bruit de la mer s’était soudain tu. Je ne sentais plus la fraîcheur humide du vent sur ma peau… Je ne percevais plus les battements de mon coeur. Je ne respirais plus. Etait-ce cela, la mort ? Je ne pouvais pas être morte, je ne me souvenais pas du choc de mon corps contre les rochers, d’avoir été ballotée par les flots. Non, c’était impossible !

Et ça l’était, en effet. Au-dessus de moi, l’oiseau qui me survolait semblait avoir suspendu son vol, comme épinglé dans le ciel. Je voyais ma main toujours tendue vers toi, mais la manche de ma robe ne flottait plus au vent, elle semblait rigide.

Le temps s’était arrêté. Et mon corps était là, immobile, comme flottant au-dessus des rochers et de la mer déchaînée, mais comme prise dans la glace. Alors, tu as bougé. Lentement, tu t’es rapproché de moi, tu m’as prise dans tes bras. Et à ton contact, les battements du cœur ont repris, le bruit des vagues a déchiré le silence et là-haut, l’oiseau a continué sa trajectoire.

Et nous nous sommes envolés, nous aussi. Et nous avons atterri dans ce jardin où nous trouvons maintenant. Et j’ai éclaté de rire, lâché un « je le savais ! » et je t’ai embrassé à en perdre le souffle, enlacée, protégée par ta chaleur… J’aurais pu rester ainsi pendant une éternité. Mais soudain…

Soudain, j’ai senti le froid. Dans tes mains, dans ton corps. Tu m’as regardé en souriant tristement, expliqué qu’il y avait un prix à payer. Que les magiciens n’étaient pas autorisés à montrer leurs pouvoirs aux humains. Et surtout que ce que tu avais du faire pour me sauver étais interdit. Nul ne pouvait jouer avec le temps sans en payer le prix…

Tu avais continué à me parler, à me dire des choses tendres, comme si de rien n’était. Et ton corps est devenu de plus en plus froid, jusqu’à devenir cette statue. Pourtant ta voix a continué à me parler, encore et encore. Et depuis, mon amour, chaque jour depuis 60 années, je suis revenu dans ce jardin, me blottir contre toi, espérant à nouveau sentir ta chaleur.

Et aujourd’hui, mon amour, je sens le froid m’envahir moi aussi…
Et je sais qu’aujourd’hui nous serons enfin réunis. »

© Nimentrix

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Auteur : nimentrix

Explorateur d'imaginaires. Accro aux séries, la BD, la science-fiction, le fantastique, les comics et plein d'autres choses... Ecrit, un peu, beaucoup, passionnément, aussi ;-)

2 réflexions sur « Plus dure sera la chute »

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