Âmes sensibles… (s’abstenir ?)

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L’être humain est une incroyable créature : fragile, sympathique, sensible et quelquefois incroyablement stupide, pour ne pas dire souvent… Pourtant, il suffit de regarder la configuration du lieu pour se douter que franchir cette porte ne peut être que synonyme d’ennui voire de danger mortel. Mais l’humain est une créature curieuse, un peu trop curieuse. Chacun sait que c’est un vilain défaut. Et ainsi, régulièrement, la liste de mes victimes s’allonge…

Imaginez une nuit noire, sans lune, sans la moindre lueur d’une étoile pour éclairer le ciel. Une de ces rues sombres, balayées par un vent glacial, éclairées par intermittence par de vieux lampadaires asthmatiques. Autour de poubelles laissées à l’abandon depuis une éternité, des chats qui hérissent leurs poils dès que vous approchez. Au loin, tout au bout de la rue, un portail en fer gardant une porte éclairée par l’unique ampoule non parkinsonienne de l’entourage. Et moi qui surveille ce piège parfait, attendant d’allonger ma liste….

Comment, as-tu fini par atterrir dans cette rue ? Quel malheureux hasard, quelle terrible histoire a pu t’amener jusqu’ici ? Ton chemin était si paisible et tranquille jusqu’à maintenant, pourquoi venir te perdre dans ce lieu si hostile et angoissant ? Je t’observe depuis une éternité. Je me souviens de toi sur ce joli chemin de campagne, entourée de champs de fleurs, ta peau dorée par un soleil resplendissant, un sourire gourmand prêt à croquer une pomme, les yeux plus pétillant qu’une coupe de champagne, enivrée par l’odeur de l’herbe fraichement coupée. Ton rire chantant était une douce mélodie à mes oreilles et c’était si beau de te voir danser avec le vent.

Comment peut-on passer si vite de la Lumière aux Ténèbres ? S’il ne restait pas cette lueur vive dans tes yeux, je ne te reconnaitrais pas. Tes cheveux courts, ternes, en bataille, ta robe sale, en lambeaux, qui ne te protège pas des blessures assassines du vent glacial. Tes cernes, ta mâchoire crispée, ta démarche peu assurée alors que tu avances lentement et que les hauts murs de la rue te renvoient le son de tes pas en écho lugubre.

Je voudrais te prévenir, t’alerter de ce que tu risques de perdre dans ce terrible lieu. Mais je n’en ai pas le droit. Je sais bien que ton nom va s’ajouter à la longue liste de ceux qui se laissent piéger. Et cela m’attriste un peu, sincèrement, tu m’es si sympathique…

Alors, comme tous les autres, tu t’approches vers cette lumière illusoire qui éclaire La Porte. Comme tous les autres, ton attention est attirée par cet étrange message à côté de La Porte : « 832 8SMT ». Heureusement, tu n’es pas l’une de ces imprudentes qui tente de crocheter le portail, ou plus stupide encore  de le franchir en l’escaladant. Cela me fait de la peine pour elles quand j’y pense… Mais je ne suis que le Gardien de ses lieux, j’accompagne ses créatures fragiles vers leur destin, même si quelquefois, j’aimerais…

Et tu lis et relis cette combinaison, tu passes tes doigts aux ongles rongés et sales sur ces chiffres et lettres comme si tu voulais jauger leur profondeur. Et moi j’attends, j’observe, comme le félin qui guette sa future proie …

Et tu te retournes, enfin. Tu jettes un regard à l’une des poubelles gardée par une armée de chats. Tu n’as aperçu le couvercle qu’un bref instant, tu dois en être sûre…  Tu reviens sur tes pas, accueillie par les feulements des chats arquant le dos. « 832 8SMT », c’est bien ce qui est écrit sur le couvercle de la poubelle ! Tu t’approches pour le soulever, et les chats commencent à t’attaquer, à lacérer ta robe, tes jambes, tes bras. Mais cela n’arrête pas ta main ensanglantée qui attrape enfin le couvercle. A cet instant précis, les chats poussent un terrible cri d’effroi et s’enfuient précipitamment. Une odeur pestilentielle se répand. Au fond de la poubelle, à peine éclairée, tu aperçois une masse gluante informe qui se meut lentement. Et je retiens mon souffle, je sais que l’instant est proche, la liste n’attend plus que toi…

L’espace d’un instant,  tu te détournes de la poubelle, aspires une profonde bouffée d’air plus respirable, fais volte-face et plonges tes mains ensanglantées dans cette bouillie infâme. Un contact froid, terrible, qui remonte le long de tes bras et cherche le chemin le plus direct vers ton cœur. Malgré la douleur, tu continues à chercher, à fouiller, à explorer, à espérer… Pour enfin la toucher du bout des doigts… Une incroyable douceur qui balaie le froid, comme un arc en ciel qui te prendrait dans ses bras, un faisceau de lumière qui embraserait l’obscurité. Encore un effort et tu l’attrapes, la sors enfin de cette poubelle immonde…

La clef… Tu n’as jamais rien vu d’aussi beau… A son sommet, une pierre précieuse brille et semble pulser, comme un cœur. Tu regardes au loin le portail métallique. Autour de toi, les murs semblent moins lugubres, et tu t’avances lentement en direction de la serrure.

Étrange métier que celui de Gardien, triste et particulièrement cruel, parfois. Tu sembles si proche du but, tu penses avoir tout compris… Tu es tellement obnubilée par cette clef que tu ne vois pas mon ombre gigantesque et effrayante derrière toi, prête à s’abattre si jamais…

Jamais…
Je n’ai jamais souhaité vivre cet instant.
Le moment où tu vas enfin apercevoir mon ombre.
L’instant où je vais pousser mon terrible cri…

Le cri, tu l’entends et tu te retournes,  confronté à l’indicible… Les longues mains crochues aux griffes acérées, les yeux vides éclairés  par une lueur rougeâtre, le froid glacial qui s’intensifie, le lent mouvement en arrière de l’ombre, prête à bondir pour que tu rejoignes la longue liste…

Tu tiens la clef dans ta main.
Tu me regardes dans les yeux, un court instant qui semble durer une éternité.
Tu sais que je vais fondre sur toi.
Mais tu souris et tu ouvres les bras, prête à m’accueillir pour ce dernier instant.
Et mon cri remplit l’espace.
Et, comme une flèche, je fonce vers toi, vers ton cœur…
Un silence mortel.
Tu as rejoint la liste…

Ils ont choisi un bel endroit pour toi : une colline ensoleillée qui domine les alentours. Un lieu plus paradisiaque encore que ces champs de fleurs où tu te promenais autrefois.

Tu ne sembles même pas surprise d’être là, dans ta belle robe, sans la moindre griffure sur tes bras et tes jambes. Le vent joue avec tes cheveux blonds. Les rayons du soleil caressent ta peau. Autour de ton cou, un pendentif où une étrange pierre brille de mille feux. L’espace d’un instant tu te souviens de notre échange de regard. Tu prends une profonde respiration et tu soupires. La clef a disparu mais tu sais… Tu sais comme moi, que tu es sur la Liste. La Liste de ceux qui ont vaincu la Peur.

Photo © Kot
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma septième participation à l’atelier d’écriture de Bricabook : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo le mercredi, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu 🙂

Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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Auteur : nimentrix

Explorateur d'imaginaires. Accro aux séries, la BD, la science-fiction, le fantastique, les comics et plein d'autres choses... Ecrit, un peu, beaucoup, passionnément, aussi ;-)

31 réflexions sur « Âmes sensibles… (s’abstenir ?) »

  1. Je suis époustouflée par ton texte … pour de nombreuses raisons que tu connais déjà …

    En mettant de côté le message du texte (si, si je peux en faire abstraction), quelle maîtrise du genre ! Punaise j’ai plongé (ahum) dedans dès le début, un peu comme dans The Twilight zone ! La voix off qui prévient, mais qui ne peut rien faire, et pour cause, c’est elle le prédateur !
    On lit le texte le coeur qui menace de sortir de sa cage (comment Nimentrix peut-il écrire un truc aussi … dark ? Hum ?) Je ne lis que peu de polars, et je sais pourquoi, mais là forcément il me fallait lire ton texte.

    Et puis, et puis cette fin, ce 2è niveau de lecture … c’est beau. Vraiment. Je comprends maintenant pourquoi hier la référence à certaines choses t’a fait bondir de surprise …

    Et toi qui disais que tu aimais moins ce texte ? Tu m’épates chaque semaine …

    Vivement lundi prochain (tu la sens la pression là ?)

    1. Madame, mon précédent commentaire s’étant perdu dans la nature, je vous réponds à nouveau ; -) Merci pour feedback élogieux 😆 Je n’ai pas la pression pour la semaine prochaine, l’important c’est de me faire plaisir en embarquant le lecteur dans mes mondes quelquefois surprenants 😉

  2. Putain, quel texte ! Quelle maîtrise du suspense et de la plume ! Je suis fan !
    Néanmoins, la Peur a une soeur qu’on nomme Prudence et parfois…

  3. un très beau texte, presque flippant parfois mais tellement agréable à lire qu’on oublie sa peur pour connaitre la suite…. Arghhh la curiosité ferait abattre des montagnes !! 😉 Merci

    1. Merci pour ce commentaire Albertine… Mais qu’ai-je bien voulu dire ?… Au lecteur ou à la lectrice de se questionner 😉 Je pars du principe qu’un texte doit permettre au lecteur de s’évader, d’être surpris et aussi… d’explorer 😉

  4. La semaine dernière, une collègue et amie a perdu son fils de 17 ans, l’âge d’un de mes enfants. Est-il parti pour fuir la Peur, la peur d’une vie qui blesse, qui râpe les âmes fragiles ? la dernière phrase de ton texte trouve en moi une résonance douloureuse…

    1. Dans l’histoire que j’ai écrite, je joue volontairement sur l’ambiguité, mais l’héroïne est bien vivante : la rue, l’attaque des chats, l’ombre, la poubelle sont juste des métaphores… Chaque texte trouve un écho différent en fonction de son vécu c’est normal, mais si tu relis bien j’ai volontairement écrit « Tu prends une profonde respiration et tu soupires. », qui montre qu’elle est bien vivante….

  5. Un texte qui tient en haleine… avec en plus des éléments étranges, la colline, le soleil, etc, comme dans un rêve. Personnifier la peur, il fallait le faire !

    1. Merci pour ton commentaire, Elletres 🙂 Je n’ai pas personnifié La Peur, c’est nous qui, lorsque nous ne sommes pas vigilant, lui laissons la possibilité de nous hanter, nous agresser et nous faire souffrir… De l’importance du lâcher prise…

  6. Tu as beaucoup de dons et d’imagination…Je pense que cela fait des années que tu écris avec un attirance certaine pour un monde étrange qui se situerait entre le visible et l’invisible….

    1. On ne se promène pas tous avec des gants en plastique 😉 C’est vrai que la nature des peurs peut être très diversifiées et on ne connaît pas celle qui a amené l’héroïne du texte dans ce sinistre lieu…

  7. Je ne suis pas une littéraire, alors j’ai du lire les commentaires et relire le texte pour penser avoir compris.
    Ce qui est sur, c’est que ton texte m’a tenu en haleine les deux fois !

    NB : malheureusement, mon nom n’est pas sur la liste (mais mon pseudo peut-être ?)

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