A quoi (jeu de mots) – Version 1

Il regardait les images défiler devant lui. Il ne se souvenait plus combien de fois il avait regardé cette vidéo. Ces jeunes hommes jouant au bord de la mer, plongeant, se frôlant, se poussant dans l’eau, s’empêchant de remonter sur le plongeoir, des jeux innocents…

Sa mère le lui avait formellement interdit , essayant de lui expliquer qu’il n’était pas normal, qu’il ne fallait surtout pas, qu’il devait contrôler ses émotions, ses pulsions ou sinon…
Aujourd’hui encore, il pouvait encore se connecter à la terrible détresse qu’il avait ressentie… Cette envie irrépressible, ce désir, cette passion infinie qui le consumait mais que sa mère lui demandait de taire…
Il avait suffi d’un regard, d’un contact avec sa peau, son parfum, son goût sur ses lèvres, sa chaleur pour que sa vie bascule à tout jamais, sans avoir conscience des inimaginables conséquences.
Ils devaient se voir en cachette, personne ne devait le savoir et surtout pas sa mère…
Il n’oublierait jamais cette nuit où il s’était offert, entièrement nu. Et de cette incroyable sensation : se sentir porté, possédé, comblé. Comme si une partie d’elle était en lui, qu’elle était son origine, qu’elle lui donnait sa force, sa fraicheur, sa douceur, sa vigueur, sa vitalité, son essence. Il était resté de longues heures baigné dans cet étrange état, à la limite du rêve et de la réalité à la limite des mondes, sans avoir la moindre idée alors de ce que son acte signifiait, des incroyables répercussions que cet acte d’amour allait entraîner.
Sa mère veillait au grain, elle sentait bien que quelque chose avait changé en lui. Elle aurait voulu remonter à la source, mais elle savait qu’elle était la seule responsable. Une terrible vérité qui la rendait un peu amère.
Voilà près de 19 ans, elle était enceinte et elle avait répondu à cette étrange annonce. Elle était seule, et ses revenus ne lui permettaient pas de garder l’enfant. Elle avait soif de sa présence. Elle l’imaginait, baignant dans son liquide amniotique, souriant, attentif aux contes qu’elle lui racontait chaque soir, les mains posées sur son ventre. Des histoires d’explorateurs, d’êtres mythiques soufflant sur des fleurs de pissenlit étoilées qui ensemençaient notre galaxie… Ils l’avaient contactée quelques jours après. Elle avait accepté leur incroyable proposition, et la rondelette somme d’argent. Depuis le jour où elle avait perdu les eaux, elle avait tenté de le protéger, de reculer l’échéance, qui, elle le savait, pourrait lui être fatale.
Il avait tenté de rester éloigné d’elle, mais il suffisait qu’il la croise du regard pour sentir son appel irrésistible… Et, chaque nuit malgré la surveillance de sa mère, il la rejoignait pour ressentir un état d’extase, une osmose. Il en avait finalement parlé à un de ses rares amis. Il savait qu’avec lui, le secret serait bien gardé.
« Quand tu en parles, on dirait presque tu fais l’amour avec la mer.
– Je ne fais pas l’amour elle… Je ne saurais t’expliquer, quand je plonge en elle, c’est une incroyable sensation… A quoi bon…
– A Quoi ? Aqua ? Elle est bien bonne celle là… » Il souriait au jeu de mots de son ami. C’était la dernière fois qu’ils se parlaient.
Le lendemain, ils frappèrent à la porte comme voilà 19 ans. Sa mère ouvrit la porte, et elle le laissa seul avec eux. Elle partit s’enfermer dans sa chambre avec un océan de larmes dans ses yeux.
Ils lui expliquèrent qu’ils travaillaient pour le gouvernement. Lui et d’autres enfants avaient été les sujets d’une expérience. Ils ne lui révélèrent pas à cet instant qu’il était le dernier survivant, que tous les autre sujets avaient péri, engloutis lors d’un « contact » avec ELLE, qu’on avait retrouvé leurs corps échoués, gonflés comme d’étranges ballons de baudruche sur une des nombreuses plages de la côte.
Ils l’emmenèrent en hélicoptère et le déposèrent alors que le soleil se levait à peine au milieu d’un désert, au fond d’une gigantesque crevasse, vestiges d’un lac disparu depuis des millions d’années. Ils le déposèrent là, sans un mot, sans vivres. Les heures passèrent et la chaleur devint rapidement insupportable. Il ne songea même pas à aller s’abriter à l’ombre des gigantesques falaises qui entouraient la crevasse, il savait que ça ne ferait que reculer de quelques heures la venue d’une mort certaine.
Et il pensa à ELLE, il avait besoin de sa fraicheur, de son contact sur sa peau, de cette incroyable sensation de lâcher prise quand il se laissait porter par elle.
Au début, il crut que c’était de la sueur, une sudation très intense. Mais c’était différent. Le sol autour de lui devenait humide. Il ne comprenait pas ce qui se passait…
Homme fontaine… Elle était en lui, il était en elle. Il lui suffisait juste de se laisser emplir par ce sentiment de plénitude, de laisser la connexion s’opérer, et juste de le laisser faire. De retrouver sa mère, la Mère, LA MER. Les scientifiques qui l’observèrent ne réussirent jamais à comprendre si c’est lui qui produisait l’eau ou si elle se synthétisait automatiquement autour de lui. Des tonnes d’eau semblaient jaillir automatiquement sous ses pieds et quelques minutes plus tard le lac était à nouveau présent. C’était comme s’il baignait à nouveau dans le liquide amniotique, et il pouvait entendre la voix qui lui parlait des semeurs de mondes.
Ils lui expliquèrent que c’était vital pour la survie de l’humanité. Comme s’ils avaient besoin de justifier la mort de centaines d’enfants victimes de leur « expérience ». La fin justifie les moyens, sauf que là ce n’était pas la fin, c’était la soif. Il n’avait pas besoin de leur explication, de leur justification, c’était juste une évidence pour lui…
Il créa des lacs au Sahel, en Ethiopie et dans d’autres lieux… Mais ils en n’avaient jamais assez.
Il savait bien, qu’ils le presseraient, l’essoreraient jusqu’à la dernière goutte. Il s’en moquait. A chaque fois c’était une mort et une renaissance : perdre ses eaux, risquer ses os pour finir dans un océan de plénitude.
Ils lui parlèrent enfin de la mission. Le projet qui était à l’origine du lancement de l’expérience.
Vingt ans après, tout était prêt. Il embarqua dans le vaisseau. Sur l’écran, il regardait régulièrement la petite sphère bleue s’éloigner. Pour rester connecté avec ELLE, il avait emmené une multitude de vidéos où elle était présente. Il passait des jours, des semaines, des mois à visionner sa MER alors que progressivement, le vaisseau se rapprochait de la petite planète rouge…

Photo © maman Baobab
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma neuvième participation à l’atelier d’écriture de Bricabook : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo le mercredi, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte.  Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu 🙂

Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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7 commentaires

  1. Je crois définitivement que je préfère la 1ère version, plus poétique, douce et violente à la fois, je visualise mieux les scènes. J’aime bien la magie de cette histoire, et je garde l’espoir que le héros trouve une échappatoire à son hasardeux destin. En fait, cette version laisse plus de place à mon imagination.
    Tu es un merveilleux « écrivant », comme dirait Zaffran !

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