Impératrice

Homme sur un banc

« Le coquelicot est une fleur sans odeur »

« Et que se passe-t-il après ? » Il la tient tendrement dans ses bras, leurs lèvres et leurs corps sont si proches.

Il s’assoit sur un banc dans le parc, jette un œil au manuscrit. Il est tellement absorbé par sa lecture qu’il ne remarque même pas le couple allongé dans l’herbe, juste derrière lui, qui s’embrasse passionnément.

Occupé à glisser doucement sa main sous le tee-shirt de la jeune femme, à découvrir lentement ce corps tant désiré, l’amoureux éperdu n’a pas le moindre regard pour cet homme qui s’assoit et penche la tête vers des feuilles de papier.  Ils ont pourtant la même carrure, la même coiffure, le même regard…

« Et ensuite ? »  murmure-t-elle en caressant son visage, souriante.

Et c’est à ce moment précis qu’elle arrive… Grande, élégante, un pas décidé, une robe très colorée où des champs de coquelicot semble danser sous l’effet d’un vent très calme. Un parfum léger, subtil dans son sillage, qui lui fait relever la tête quand elle vie s’assoit auprès de lui. Elle le salue d’un geste mystérieux et caractéristique.

« Le signe ?
Oui, tu as compris. C’est une porteuse d’Arcane. » Elle se blottit contre lui.

« Il est autobiographique ?
– Pardon ?
– Votre manuscrit. C’est bien votre roman que vous lisez ? » Il la dévisage mais ne répond pas. Quelque chose dans cette femme l’interpelle… Le parfum du coquelicot, ça n’a pas de sens
– Qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas, vous ne pouvez pas être là ! Et ce parfum… » Elle se contente de sourire.

Il se lève. Derrière le banc, le couple n’est plus enlacé : l’homme et la femme sont face à face, chacun pointant l’index de manière menaçante vers l’autre.
« C’est douloureux, les souvenirs, non ? » Elle tourne la tête vers le couple et il fait de même.
La femme est alitée, son teint est très pâle. L’homme tient sa main, il la regarde tendrement, quelques larmes coulent sur ses joues. A son tour, l’homme au manuscrit sent ses yeux s’embuer. La femme aux coquelicots pose doucement une main sur son épaule. Il sent une agréable sensation de chaleur l’envahir, un apaisement, il soupire…

Elle continue à lui parler d’une voix douce, aussi douce et enivrante que le parfum qu’elle porte.
« La solution n’est pas dans des mots posés en vrac sur une feuille de papier, un compte-rendu froid et comptable… Des caractères noirs sur une étendue blanche, ça a souvent grise mine… Votre histoire mérite mieux que cela… »

L’homme et la femme disparaissent. Sur la pelouse déserte, un portique en bois se construit lentement, et deux balançoires font leur apparition. Un jeune garçon se balance en souriant. La fillette arrive, avec un grand sourire, elle crie son nom. Dans ses mains, elle porte un bouquet de coquelicot. Il saute de la balançoire et se précipite vers elle, qui continue à l’appeler…

« Yann ! Yann ?  Tu m’entends ? »
A moitié assoupi, le visage juste éclairé par l’écran de l’ordinateur, il sursaute. Il retire ses doigts du clavier.
– Quoi encore ?
– Le repas va être froid… Tu descends ? »
Il a horreur d’être interrompu en pleine séance d’écriture pour un rappel de cette triste réalité matérielle. D’ailleurs,  ça ne peut pas être l’heure du repas,  il a pris son café voilà une demi-heure, il sent encore son odeur… Il regarde la pendule de l’ordinateur : 20h45. Impossible, il ne peut pas déjà être cette heure-là… Il jette un rapide coup d’œil autour de lui. A part l’ordinateur, il ne reconnaît pas ce lieu. Par la fenêtre il peut voir le soleil plonger dans la mer et l’empourprer, une mer rouge coquelicot. Il sursaute en sentant à nouveau sa main chaude sur son épaule. Et son parfum…

« Ça se joue maintenant… Que décides-tu ? Tout effacer, recommencer ou bien descendre la retrouver ? Goûter cette soupe froide, ce corps froid, cette vie sans âme ? »
Il écarte brutalement la main posée sur son épaule, se précipite dans l’escalier.
Elle est là, dans la cuisine, un sourire triste qui assombrit son visage. Elle a fini son assiette, la sienne est là, encore fumante… Soudain le contenu de son assiette se met à bouillonner. Elle le regarde fixement en répétant « A table ! » d’une voix monocorde. L’assiette bouillonne de plus en plus, commence à diffuser une brume épaisse dans la cuisine pendant que la litanie des « A table ! » continue.
Il fait demi-tour pour retourner dans son bureau, mais la porte de celui-ci est fermée. Impossible de l’ouvrir. Il frappe hurle, prend son élan pour enfoncer la porte quand il aperçoit la carte sur le sol.

« Elle est cruelle… » Il l’embrasse tendrement, serre son corps nu dans ses bras.
– Elle est juste… Ce n’est pas de la cruauté, c’est de l’amour, une autre forme d’amour. En fermant cette porte, elle lui en ouvre une autre…

Non, ne m’explique pas, dit-elle en frissonnant, raconte-moi… »

Il ramasse la carte. Dessus, il peut lire « III – L’impératrice », comme sur l’arcane du Tarot. Mais au-dessus de l’inscription aucun personnage féminin, juste l’image d’un banc dans un parc,  le banc où il était assis tout à l’heure. Il effleure la carte du bout des doigts et se retrouve instantanément là-bas. Il tient encore la lame de Tarot dans ses mains. L’illustration de la carte a changé, il contemple le visage de la femme aux coquelicots. Il prend une profonde respiration, s’enivre de son parfum,  elle lui sourit.

« Tu ne peux pas être là, c’est mon univers ! Tout ce qui se trouve ici m’appartient.  C’est à moi, je l’ai créé ! »  Autour de lui, des scènes prennent forme. Les amoureux sont à nouveau couchés dans l’herbe. Un peu plus loin, dans une maison grise,  le même couple se dispute. Au coin d’une rue, un jour de pluie, l’homme monte dans un taxi.  Les couloirs d’un hôpital, un médecin qui lui parle et pose la main sur son épaule, en soutien. L’homme assis sur une plage se déshabille complètement et plonge dans  la mer déchainée alors que le soleil se couche.

« Qu’en sais-tu ? Tu penses que ce monde t’appartient, que tu es le maitre du jeu, mais qui te dit que ce n’est pas ce monde qui t’as créé ? Que ce n’est pas ce couple enlacé qui tire les ficelles ? Que ce n’est pas l’homme qui raconte une histoire à cette jeune femme éprise ?

« Mais comment sait-elle ?
– Chut…» Il sourit en posant délicatement ses doigts sur ses lèvres.

« Regarde toi, regarde les… Il est jeune, il y croit encore, il n’a pas la moindre idée de ce que son avenir lui réserve. Parce que ça n’est pas son avenir, c’est juste ton passé. Ce passé que tu as eu l’incroyable paresse de vouloir mettre en mots. Comme si ça avait un sens, comme si c’était essentiel pour te permettre d’avancer. Dieu que c’est facile : pas le moindre recul, pas la moindre métaphore. Juste tes maux à l’état brut, sans âme, sur des feuilles.  Comme si il n’y avait pas assez de ces récits pathétiques, nombrilistes dans les librairies et les bibliothèques. Crois-tu vraiment que les lecteurs ont réellement envie de « partager ta peine » si ça  n’est qu’une profonde jérémiade ? Les gens se fichent de ton « malheur », et ils ont bien raison. Tu confonds malheur et prison dorée. Tu pleures, tu frappes, dans les barreaux de cage, alors que la  porte est ouverte, juste derrière toi… Mais ça te demanderait un tel effort de te retourner, de sortir de la cage, et de la laisser disparaître….
– Mais je ne peux revenir en arrière, le passé est passé.
– Qu’importe le passé, tu peux décider de vivre, maintenant ! »

Et l’arcane devient très lumineuse et de plus chaude… Pour ne pas se brûler, il la lâche instinctivement. La carte flotte dans les airs,  elle tournoie, grandit. Il aperçoit rapidement un champ de coquelicot, le soleil, la lune, une roue, une femme et un lion.  La carte grandit encore et encore, elle a taille humaine lorsqu’elle se pose en douceur sur le sol.  Elle en émerge, juste drapée d’un tissu qui dévoile ses formes généreuses et troublantes elle flotte à quelques centimètres du sol, s’approche de plus en plus de lui avant de l’enlacer et de l’embrasser…

Comme je t’embrasse, maintenant…
Tu fronces les sourcils et tu me regardes un peu surprise.
« Je ne comprends rien à tes histoires… »
Est-ce si important ?
Que pourrais-je t’expliquer ?
Qu’à l’instant où tu as déposé ce baiser, l’évidence était là.
Tu m’as donné l’Arcane et, à l’instant où tu m’as fait cet incroyable don, tu l’as oublié.
Mais cette force est en moi, elle est puissante, imposante, créatrice, impératrice…

Elle aime tous ses contes qu’il invente pour elle, qui donne vie et chair aux tatouages qu’elle porte sur son corps et dont elle a oublié la signification. Et, après chaque histoire, pendant qu’elle s’endort, il pose la main sur le tatouage arcane.  Et telle une blessure soignée, le tatouage s’estompe, laissant la place à une fine et à peine perceptible cicatrice… Et dans ses rêves, elle se souvient alors…

« Autobiographique ?
– Pardon ?
– Le texte que vous lisez, il est bien de vous, non ? » Il sourit. Il peut lire tant de choses dans les yeux de la jeune femme…
– Ça n’est pas mon texte.  Il était posé sur le banc, je me suis assis et j’ai commencé à le lire. »
Il lui tend le texte, et dépose soudain un baiser sur ses lèvres. Elle ferme les yeux. Le temps semble s‘arrêter.
« Bonne lecture… »
Quand elle ouvre à nouveau les yeux, l’homme a disparu. Une légère odeur de coquelicot flotte dans l’air. Dans ses mains, elle tient le manuscrit avec « Impératrice » écrit sur la couverture…

Ce texte est ma dixième participation à l’atelier d’écriture de Bricabook : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo le mardi, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu 🙂

Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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20 commentaires

  1. Je suis sans voix. Quel texte ! J’adore cette manière que tu as de balader les lecteurs dans les méandres des univers que tu crées. Il y a une mise en abyme vertigineuse. C’est très réussi, bravo !

  2. Superbe texte, puissant et dérangeant. Des thèmes qui – tu le sais – m’interpellent et font bouger en moi certaines portes. Ou plutôt les ouvrent … J’avance dans tes mots sans savoir où je vais, je suis une funambule qui ne peut qu’avancer le coeur battant … Oui, Stephie a raison d’être sans voix, je le suis aussi pour de multiples raisons.

    Un vertige se crée, une puissance certaine émane de tes mots, de ces symboles que tu pointes du doigt et me (excuse-moi, je dis beaucoup « je ») permettent de me comprendre un peu mieux … C’est bien à cela qu’on reconnaît un grand texte, non ?

    • Merci Leilonna d’avoir créé cet atelier… Moi aussi, chaque semaine je suis un peu comme un funambule et chaque texte me permet de (re-)découvrir un art que je pensais avoir oublié… Je lâche de plus en plus prise, et c’est un véritable plaisir que de me plonger dans l’Ecriture et de pouvoir offrir ces textes à des lecteurs. Merci d’être qui tu es. Je suis heureux de faire bouger les Portes, là est la Clef 😉

  3. Ouah ! Comme à chaque fois, tu me promènes dans un autre monde. Je ne sais d’ailleurs plus distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas….
    D’accord avec Albertine, il faut le lire plusieurs fois. Je l’ai fait dans le train ce matin, mais il y avait trop d’interférence et là tranquillement avec mon café pour une pause lecture 🙂

  4. Leiloona a dit dans son commentaire »J’avance dans tes mots sans savoir où je vais… »
    C’est exactement ce que j’ai ressenti ce matin avec ton texte.Je ne sais pas où je vais mais j’avance…J’ai aimé?.Je ne sais pas….Je n’ai pas aimé?.Je ne sais pas non plus…
    A la limite je m’en fiche,ce qui me plait c’est de te lire!
    Tu me fais penser à ces écrivains dont on achète le livre dès qu’il sort parce qu’on aime leurs univers.C’est forcément inégal,mais on achète quand même….
    Peut-être qu’après deux ou trois lectures de ton texte j’aurais un avis un peu plus construit!!!!…..

    • Bonjour Bénédicte et merci pour ta franchise 😉
      L’important pour moi c’est que le lecteur prenne plaisir à lire 🙂 Ensuite le fait d’aimer ou pas, c’est une question de ressenti, Un élément peut nous toucher ou nous repousser. L’important c’est que le texte ne laisse pas le lecteur indifférent.

  5. j’aime me perdre dans cette lecture , revenir et interpréter « à ma façon » ce texte,entre rêve et écriture… une chose est certaine je vais venir lire tes participations passées.

  6. Je suis revenue relire ton texte comme je te l’avais dit.J’ai laissé toute ma rationalité à la porte et là j’ai frissonné de quelque chose que je ne saurais pas définir….
    Je me suis sentie emmenée,perdue,reprise,rejetée,aimée et détestée….
    Beaucoup pour un seul texte mais entre l’odeur du coquelicot,cette femme qu’on imagine si belle et une carte de Tarot,on ne peut jurer de rien….
    On peut aimer te lire,mais pour comprendre,entrer dans ton écriture,il faut abandonner tous ses repères habituels,ne chercher ni début ni fin….
    J’apprends doucement….

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