Genèse

« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut,
et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. »

Cela n’avait pas de sens. je flottais dans les airs, au milieu de ces immeubles grisâtres qui semblaient avoir été abandonnés depuis des années. Je tournais lentement sur moi-même, tout en m’élevant progressivement dans le ciel. Plus je prenais de l’altitude, plus le temps semblait s’accélérer : les jours, les nuits, les saisons défilaient de plus en plus vite. J’observais les immeubles qui se dégradaient de plus en plus, alors que la végétation se faisait de plus en plus rare.

Soudain, une pluie de météores embrasa le ciel et le temps s’écoula à nouveau normalement. Comme par réflexe pour éviter les cailloux, je changeais de trajectoire et me mis à redescendre vers la surface.  Je vis alors que ce n’était pas des roches enflammées mais des sphères métalliques qui s’enfonçaient dans la terre. Un nuage de poussières rouges s’éleva, porté par des vents violents, et le temps reprit sa course accélérée… La poussière rouge se déposait progressivement à la surface. Le ciel perdait rapidement sa teinte bleutée, la lumière émise par le soleil semblait avoir perdu de son intensité, il ne pleuvait plus. Ce qui restait de végétation fini par se ratatiner, il ne restait plus la moindre trace des immeubles qui se tenaient devant moi quelques minutes auparavant.

Rien de tout cela n’avait pas sens, passé et présent se mêlaient confusément dans sa tête. Une heure auparavant, il était confortablement installé dans le train. Un stylo à la main, il griffonnait dans son carnet quelques idées pour le prochain atelier d’écriture.

« Il n’est pas au bout de ses surprises. Les immeubles, la pluie de météorites, la poussière, ce n’est que le début… Mais, tout cela vous le savez bien… Après tout, Yann, vous êtes un créateur d’histoires, n’est-ce pas ? » Il arrêta d’écrire, releva la tête. L’homme était assis juste en face de lui avec cet incroyable sourire. Une étincelle dans le regard, une bonté et bienveillance qui semblait se dégager de lui. Le type de personne qui vous faisait vous sentir à l’aise, détendu, confortable.
Yann ne put s’empêcher de sourire, à son tour.

« Un créateur d’histoires ? Comment savez-vous que je m’appelle Yann ? Et qu’il est question d’immeubles dans le texte que j’écris ? Vous faites partie de l’atelier d’écriture ? » Le train ralentit puis s’arrêta. L’homme, toujours aussi souriant, jeta un oeil par la fenêtre, Yann fit de même : au loin, ils pouvaient apercevoir un groupe d’immeuble, qui ressemblait à ceux de la photographie proposée par l’atelier d’écriture, sauf qu’ils semblaient beaucoup plus neufs. Son regard croisa à nouveau celui de l’homme, qui ne souriait plus. Son regard était devenu froid et glaçant.

« Yann, savez-vous quel jour nous sommes ?  Le dernier jour de cette planète, le dernier jour de votre misérable vie. »  L’homme avait sorti de la poche de son manteau une étrange montre accrochée au bout d’une chaîne, il la plaça devant ses yeux, le mécanisme semble pulser, battre comme un cœur.
« Dans quelques minutes cette planète va disparaître, toute vie a sa surface va être annihilée, réduite en cendres, cela prendra moins d’une seconde, personne n’aura le temps d’y penser que cela sera déjà fini. » Yann aurait voulu pouvoir lui répondre « La vôtre aussi » mais aucun son ne sortait de sa bouche, il était comme paralysé.

« C’est ainsi, personne ne pourra y échapper, l’histoire se terminera, et, dans quelques millénaires, personne ne pourra imaginer qu’un jour cette planète ait pu porter la vie, être le berceau d’une civilisation très avancée. Plus la moindre trace… A moins que… » Le visage de l’homme à la montre s’éclaira à nouveau, son sourire charmant et vendeur était de retour. Il rangea sa montre et sortit un jeu de tarots. Sur le dos des cartes le symbole de l’infini était représenté. Au dessus du symbole, un oeuf enflammé flottait.
« A moins que vous, Yann, vous ne décidiez de renoncer à votre misérable existence. J’ai le pouvoir de vous permettre d’échapper à une longue vie monotone et sans intérêt. Je vous offre la possibilité de choisir, d’affronter vos peurs, de sacrifier votre confort, votre soi-disant sécurité, de sacrifier l’amour de celle qui semble tout signifier pour vous et de vous retrouver un jour dans un lieu ignoré de tous, à regarder la flaque de votre propre sang se répandre autour de vous, riant aux éclats dans vos derniers instants, parce que vous aurez enfin compris que tout cela avait un sens. Et peut-être même qu’à ce moment précis vous vous souviendrez de notre première rencontre et vous me remercierez de vous avoir ôté la vie. » Il fit un éventail des cartes qu’il tendit vers Yann.
« A vous de choisir… »

Il croisa à nouveau le regard de son étrange interlocuteur. Pas de sourire, mais pas de froide détermination : un soupçon d’inquiétude à peine perceptible derrière un épais voile d’impassibilité. Il compta les cartes : vingt-deux, les arcanes majeurs. Il compta les immeubles : sept. Il n’arrivait pas à chasser les images dans sa tête  : il était dans cette pièce, à peine éclairée, il pouvait voir sur les murs le même symbole que celui présent au dos des cartes, il était en train de se vider de son sang, il savait que son coeur s’arrêterait bientôt, et sa vie défilait devant lui. Des lieux qu’il ne connaissait pas encore, des visages qui ne lui étaient pas familiers, mais celui d’une femme revenait régulièrement, des animaux aussi : un loup et une étrange… bestiole, croisement entre un lapin et une souris, les souvenirs de moments de bonheurs enivrants, mais de terribles douleurs aussi, une pièce où son visage se reflétaient dans des miroirs à l’infini, mais y avait-il réellement des miroirs ? C’est à ce moment qu’il comprenait, qu’il éclatait de rire avant de rendre son dernier soupir.

« A vous de choisir… »
Il choisit la septième carte de l’éventail, la retourna : elle représentait un homme assis sur un tapis volant, avec autour de lui, les symboles des quatre éléments : une coupe d’eau, un oeuf enflammé, un arbuste et une tornade. C’était l’Arcane I, Le Magicien. Bien évidemment, l’homme représenté sur la carte, c’était lui lui…
Il tira une deuxième carte : une femme, celle de sa vision, en compagnie d’un loup, ou plutôt, d’une Louve…  C’était l’Arcane XI, La Force.
Il tendit la main pour tirer une troisième carte.
« Inutile, vous et moi savons très bien quelle carte va apparaître…» Il retourna l’éventail. Les 20 cartes restantes étaient devenues identiques, elle représentait un oiseau de feu : le Phénix.
« Arcane XIII – La Mort… Bonjour Nimentrix.  » L’homme sembla surpris, mais sourit à nouveau.
– Bonjour Yann Guerant.    »

Et c’est ainsi que tout a commencé. Quelques secondes avant le Chaos qui allait embraser cette planète, provoquer la lente disparition des sept immeubles que j’observerais quelques minutes plus tard, en flottant dans les airs. A cet instant précis, Nimentrix avait réuni toutes les cartes du tarot : les 22 arcanes majeurs étaient à nouveau présents. Il les avait placés dans sa main droite et il les avait plongés dans mon coeur. Nous souriions tous les deux, nous pleurions tous les deux. J’avais commencé à agoniser et à oublier ce que je sais maintenant, alors que je suis dans ce lieu inconnu de tous, loin de cette planète, que je me vide de mon sang qui se répand lentement autour de moi, que je ris aux éclats en comprenant enfin… Juste avant mon dernier soupir, je me demande ce qu’il se serait passé si Nimentrix n’avait pas réussi à me trouver à temps. Est-ce que le Chaos aurait été le chapitre final ? Je n’en sais rien, il faudrait poser la question à Yann Guerant… C’est lui, le créateur d’histoires…

Photo © Vincent Héquet
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma 19 ème participation (solo) à l’atelier d’écriture de Bricabook : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo le mardi, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier sur le site Bricabook.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu 🙂

Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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Auteur : nimentrix

Explorateur d'imaginaires. Accro aux séries, la BD, la science-fiction, le fantastique, les comics et plein d'autres choses... Ecrit, un peu, beaucoup, passionnément, aussi ;-)

23 réflexions sur « Genèse »

    1. Merci Stephie. Le Chaos est instantané du point de vue des êtres humains, mais pour Yann Nimentrix Guerant qui « survit » à ce chaos, il constate qu’il faut des siècles voire des millénaires pour que toute traces d’une civilisation disparaisse

  1. Je vais encore t’énerver….J’aime beaucoup la musique de ce texte,il m’a emporté dans son flot,donc tu vas te dire merde mon texte n’est pas bon!!Mais je te console je ne l’ai pas encore compris….D’après ce que tu avais dit on devrait comprendre d’où vient Yann non?….Pour l’instant mon cerveau est en panne….Est-ce que les sosies ont encore frappé?….

    1. Bonjour Bénédicte. Non mon critère pour savoir si un texte est bon ou pas n’est pas lié au fait que tu l’aime ou pas. J’adore ce texte même si il ne semble pas révéler grand chose alors qu’en fait il y a des réponses… Et il y a même les sosies, ne lisant bien 😉 (non, Yann n’est pas le sosie de Nimentrix)…

  2. Moi j’ai cru comprendre qu’il avait à la fois vu sa mort en tant qu’être humain et sa renaissance avec les pouvoirs de celui qui a traversé le feu….C’est ça?

    1. En fait nous assistons à la mort de Yann Guerant qui renaît en Yann Nimentrix Guerant qui, à quelques secondes de propre mort, découvre que… mais ça je ne peux pas le révéler, vu que n’est pas dans le texte, y’a que le créateur d’histoire qui a la réponse 😉

  3. Je n’ai que peu de temps … une pause de 10 minutes … mais il y a chez toi du Paul Auster … et je sais pourquoi j’aime autant de lire semaine après semaine. Le pouvoir de la littérature est là, en nerf de guerre. C’est son fondement, et nous savons toi et moi à quel point ce pouvoir existe bel et bien. Mais chut, ne dévoilons rien de plus ici.

    Je reviendrai écrire un plus long commentaire sur ce texte, mais je ne voulais pas oublier cette référence à Auster … c’est si évident.

    1. Moi non plus je n’aimerais pas qu’on m’annonce le chaos à venir… mais dans le cas de(s) Yann, c’est pour une « bonne » cause 😉 Merci pour ton commentaire Sabariscon 🙂

  4. Voici donc comment on assiste à la création d’un personnage … La genèse de Nimentrix écrite par Nimentrix … waw ! 🙂
    Un truc me turlupine, à la 4è lecture … L’impression que nous ne sommes pas sur la Terre, là … je dirais plutôt Mars.
    Est-ce bon ?

    Et puis écrire l’agonie comme une délivrance, voici un point de vue étonnant, mais pas tellement sous ta plume. Finalement tu réussirais à nous faire croire n’importe quoi. Quel talent …

    Bon, je ferai attention ce soir, dans les transports, j’aimerais éviter de croiser un tel type tiens … :))

    1. Bonjour Leiloona. Ton « turlupinage » va me permettre de clarifier des choses 😉

      Nous ne sommes en effet pas sur Terre, nous sommes sur Mars à l’époque Atlantide, au moment du Chaos qui a ravagé la planète, évènement déjà présenté dans le « cauchemar » de Yann dans le texte Révélations : (https://nimentrix.wordpress.com/2015/12/25/revelations/). Ce « souvenir » ne lui appartient apparemment pas, il lui aurait été transmis par la Bestiole. De toute façon, si, au moment du Chaos, Yann était à la surface dans un train, il ne pouvait pas être dans les sous sol d’Atlantis à chercher la Machine et à essayer d’échapper aux Créatures.

      La Genèse n’est pas la Genèse de Nimentrix écrite par Nimentrix 😉
      C’est la naissance de Yann Nimentrix Guérant racontée par un créateur d’histoire, Yann Guérant 😉
      Yann Guérant et Yann Nimentrix Guérant ne sont pas la même personne, sinon. Yann Nimentrix Guérant, ensanglanté, ne viendrait pas sonner à la porte de Yann Guérant, pour lui demander de l’aide (relire la scène finale de Double Halal : https://nimentrix.wordpress.com/2016/01/04/double-halal/)…
      Si c’est c’est la même personne faut que l’auteur de tous ces textes sur l’atelier s’explique ! 😉
      Et au-delà de ça, le Yann qui intervient pour calmer la « Louve de Mer » c’est lequel ? Et celui qui a empêché l’Apocalypse le 22 novembre ?

      Et vu que certains événements (les sosies, la Louve de mers, et tous les textes précédents) se passent maintenant sur Terre, comment un type qui était sur la planète Mars y’a des dizaines et des dizaines de milliers d’années sur Mars pourrait être là maintenant, sur Terre ? Il carbure à quoi l’auteur de ce truc ?

      En plus, si je dis que la scène d’agonie finale se passe en fait dans le futur par rapport aux événements actuels (Double Hala, Louve des Mers)… Là, c’est sûr, l’auteur a perdu les pédales et ne maîtrise pas du tout son histoire 😉

      Bon il va peut être falloir attendre la seconde des 4 parties de la Genèse pour mieux comprendre 😉
      Yann Guérant va interroger Yann Nimentrix Guérant, ça devrait quand même permettre de clarifier les choses… avant que l’un des deux ne meurent 😉

      Concernant le fait d’éviter ce type dans les transports : dans le texte d’origine, Yann remerciait la Providence de lui avoir permis de rencontrer Nimentrix et il disait aussi : . « Si vous avez un jour la chance de croiser ce type à l’incroyable sourire, au regard qui vous fera vous sentir incroyablement confortable, cela signifiera que j’ai échoué et que vous avez la chance de pouvoir poursuivre ma tâche. » Mais je suis toujours obligé de faire des versions courtes pour les ateliers, d’enlever une partie du texte et des idées, je n’ai pas la disponibilité d’un « créateur d’histoire » 😉

      J’espère que tout cela permet d’éclaircir certains points… sans trop embrouiller avec d’autres 😉

  5. Est-ce que ça veut dire qu’ensuite tu nous abandonnes?….Il faut le dire car en ce cas j’irais faire une provision de mouchoirs en papier…Ceci dit,je me sens comme Leiloona,j’ai l’impression que tes explications ont fait quelques nœuds supplémentaires dans mon cerveau,même si j’entrevois les grandes lignes…..
    Quand je repense à toi et à tes textes,ce qui m’arrive assez régulièrement je l’avoue,il y en a quatre qui restent très présents dans ma tête,pas forcément dans l’ordre: l’apparition de « l’homme-fontaine »,la cambrioleuse,le texte construit sur les photos de l’atelier,et le dernier dans le train….
    Cette information vaut ce qu’elle vaut mais pourquoi n’y aurait-il que vous pour vous amuser dans les sélections et les prix littéraires!!!!

  6. Bonjour Bénédicte.

    Y’a déjà un petit moment que j’avais annoncé que je n’écrirais plus régulièrement sur l’atelier.. mais j’ai continué à le faire ;-). Concernant la « Saga », ça s’arrêtera sur l’atelier à l’épisode 22 parce que les 3 textes à venir vont réellement expliquer beaucoup de choses, tous les personnages seront « en place » et je pourrais alors décider si j’en fait une vraie version plus « étoffée » qui n’entrerait plus du tout dans les limites de l’atelier. Ceci dit, l’histoire ne se terminera pas là bien au contraire, mais je n’envisagerais la suite que plus tard, et certainement pas dans l’espace de l’atelier, parce que faire un texte à suivre sur des dizaines de semaines, ça n’est pas simple 😉

    Donc, si je continue à écrire pour l’atelier, ça sera pour des formats « one shot », pas en rapport avec la saga, un peu comme mes collaborations avec @Leiloona (même si Arsène et sa maitresse sont peut être liée à la cambrioleuse Eleonore, mais je n’ai rien dit 😉 ) Ecrire me prend énormément de temps, vu que je suis « lent » et que y’a toute une phase de cogitation sur la « mécanique » du texte ;-), et j’avoue avoir de moins de temps pour cela, parce que je prends beaucoup de plaisir à écrire sur la BD, le cinéma, et à causer de séries… Il faut quelque fois faire des choix 😉

    Le texte sur l’homme fontaine, alias « A quoi » est le texte qui a demandé le plus de travail vu que je l’ai en plus réécrit, et c’est là que j’ai décidé de me « calmer » coté investissement temps pour l’atelier. Il fait partie de mes préférés, bien entendu, sinon je n’aurais pas autant développé la suite de l’histoire autour de Mars 😉

    Le texte 11 « Addition » est un pivot dans l’histoire (celui avec les photos). Je l’adore parce que c’est celui où l’étrange personnage féminin, La Louve, est très présent. J’espère que le texte 22 sera aussi fort que le 11 😉

    Les textes sur le train et la cambrioleuse sont « tronqués » mais ils contiennent énormément d’indices… j’espère que les textes suivants tiendront autant en haleine que ces deux là, et que cela pardonnera certains rebondissements dramatiques à venir concernant la trajectoire de certains personnages 😉

    Merci pour ta « sélection », Bénédicte 😉

  7. Moi, j’ai beaucoup aimé ton texte, je suis emportée dans le tourbillon, c’est juste savoureux … même si tout n’est pas limpide !

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