Arrêt sur image

Je traversais le portail et je me retrouvais dans ce lieu que je connaissais tellement bien. J’aurais dû me douter qu’il me donnerait rendez-vous ici. Même s’il n’aimait pas la ville, je savais qu’il adorait cet endroit où il avait une vue privilégiée sur la capitale. Et puis, quand je lui avais appris que cette péniche avait appartenu à Arsène, et que je tenais l’information de Maurice Leblanc lui-même, il s’était empressé de l’acquérir…

Amusant, quand j’y pense, d’avoir, à chaque époque, rencontré et tissé un lien privilégié avec un auteur : Alexandre, Maurice, Yann. Certainement parce que leurs pouvoirs s’accordaient bien avec le mien. Je montais l’escalier : le soleil se couchait sur Paris, et devant moi se dressait une des plus belles créations de Gustave Eiffel. Yann était sur le pont, il regardait la Tour.
« Tu arrives juste au bon moment pour profiter de la vue…
– C’est toujours émouvant pour moi de me souvenir de sa construction. Et c’est amusant de me rappeler sa fonctionnalité première.
– Il connaissait tes plans, Gustave ? Tu ne lui as quand même pas raconté tous ces trucs concernant Mars et Vénus ? » Je regardais Yann en souriant.
– Bien sûr qu’il savait. Tu sais, à cette époque, parler de Mars et Vénus comme de planètes vivantes surprenait moins qu’aujourd’hui, lui et moi avions un ami en commun : un certain Jules Verne…. Tout comme toi, il voulait la voir en action… J’imagine d’ailleurs que c’est pour cela que tu m’as fait venir aujourd’hui, non ? » Je connaissais Yann depuis… une éternité. J’avais vu tous mes proches disparaître, quelques civilisations s’éteindre, mais aujourd’hui c’était différent. Derrière son sourire de façade, je pouvais ressentir son état physique : il était épuisé. Mon sourire laissa place à un un regard interrogateur :
« Combien de temps ?
– Une semaine, tout au plus d’après les médecins.
– Tu sais très bien que je pourrais…
– Je me contenterais d’un petit tour de « magie ».

La péniche accosta. La nuit allait tomber, Paris commençait à s’illuminer, la tour Eiffel scintillait.
« Très bien Yann, que le spectacle commence… » Je claquais des doigts, tout simplement, comme je l’avais fait lors de l’Exposition Universelle en 1900, comme je l’avais fait à nouveau quelques années plus tard pour qu‘Arsène puisse offrir à la femme au sourire de soie le plus surprenant des cadeaux pour la Saint-Valentin. J’avais utilisé ce pouvoir pour des évènements plus dramatiques, mais je n’avais pas envie de me les remémorer ce soir, lors de cette ultime visite à un ami. L’espace d’un instant, le scintillement de la Tour Eiffel s’intensifia, plongeant la capitale dans une étrange luminosité qui figea le Temps.
« C’est comme de se promener dans une gigantesque photographie de Paris, me dit Yann heureux. La luminosité baignait chaque rue de la ville dans une atmosphère irréelle. Il y avait quelque chose d’incroyablement apaisant dans tous ces badauds figés en plein milieu de leurs mouvements : échanges de baisers, sourires, blagues à la terrasse d’un café. C’est vrai que j’avais rajouté un sort de joie de vivre à l’installation initialement prévue à la Tour Eiffel, mais c’était dans ma nature… Nous nous promenâmes des « heures entières » dans les rues de la capitale. J’avais beau avoir visité des lieux sur différentes planètes et à différentes époques, je comprenais l’amour des Parisiens, des Français et des habitants de cette planète pour cette ville. Et comme je connaissais en plus ses incroyables « ressources » magiques, comme j’y avais rencontré plus d’un personnage extraordinaire, j’avais encore plus de raisons pour apprécier ce lieu… et je l’avais visité sous de multiples identités.

Nous arrivâmes enfin au Jardin des Tuileries, où se trouvait un groupe assez important de personnes. Yann fut surpris de découvrir que ces êtres humains n’étaient pas figés. Et pour cause, ils n’étaient pas des êtres humains ordinaires…
« Tu n’as pas pu t’en empêcher » , lâcha-t-il sur un ton réprobateur, mais peu convaincant.
– J’ai toujours rêvé qu’un auteur rencontre l’ensemble de ses personnages, et qu’ils puissent bavarder ensemble. Profite, Yann, vous avez l’éternité devant vous… » Je le laissais en compagnie de Noah, Eléonore, Gregory, Nimentrix et bien d’autres. J’aperçus mon alter ego, cette satanée Bestiole… La voir me permettait d’apprécier ma liberté enfin retrouvée… Bien évidemment, Yann n’avait d’yeux que pour La Louve, mais comment aurait-il pu en être autrement ?

Je suis retourné à la péniche, je me suis installé confortablement dans le fauteuil club en cuir. Je savais où Yann cachait son gin. J’ai sorti la bouteille et celle de tonic, j’ai allumé la chaine hifi, et j’ai réécouté quelques albums qui me rappelaient mes nuits dans les boites de jazz.
Yann est rentré quelques heures plus tard, avec un sourire qui illuminait son visage.
« C’est bon, dit-il, tu as encore gagné. En route pour de nouvelles aventures, quelques tomes, j’imagine… » Je l’ai regardé, impassible, en avalant quelques gorgées de ce gin. Je savourais intérieurement ma « victoire ». Le jeu de Tarot était sur la table, bien sûr, et j’ai retourné une carte « au hasard » : le Phénix, bien évidemment…

Yann s’est approché de la chaine hifi, et a choisi une chanson. J’ai sorti un second verre, nous avons passé de longues heures à discuter. Dehors, la vie de la capitale a repris son cours « normal », ignorant que nous étions, une fois de plus, occupés à imaginer son futur…

Photo © Leiloona
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma 22ème (et dernière ?) participation à l’atelier d’écriture de Bricabook. Chaque semaine Leiloona met en ligne une photo, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier sur le site Bricabook.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu 🙂

Si vous ne comprenez pas tout ce dont il est question dans cette histoire, vous pouvez lire mes autres participations à l’atelier, cela pourrait vous aider… ou pas 😉.

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Auteur : nimentrix

Explorateur d'imaginaires. Accro aux séries, la BD, la science-fiction, le fantastique, les comics et plein d'autres choses... Ecrit, un peu, beaucoup, passionnément, aussi ;-)

24 réflexions sur « Arrêt sur image »

  1. Encore une fois j’aime le mélange des genres, cette voix qu’on peine à identifier mais dont on comprend bien les pouvoirs, notamment celui de relancer de belle manière cet auteur!

        1. Comme j’en suis à mon « dernier » atelier, je tiens à te remercier pour tes commentaires réguliers. Vous êtes plusieurs à m’avoir permis de prendre confiance dans mon écriture, et tu en fais partie. Merci encore.

            1. J’ai besoin de plus de temps pour permettre à mes histoires de se déployer en version « longue » Je pense avoir plus d’une fois dépassé les limites de l’atelier, tout en ayant ressenti la frustration de ne pas avoir été aux bouts de mes « délires imaginaires ». Alors je vais m’embarquer dans une aventure au long cours sur quelques centaines de pages. Je ne sais pas ce qu’il en sortira, l’important c’est de ressentir le frisson de l’aventure 😉

  2. Tu as écrit là ton texte le plus lumineux, le plus solaire … Apollon aurait-il été dans ton Ciel cette semaine ? On pourrait s’amuser à relever le champ lexical de l’ensemble de ce 22è texte : il irradie littéralement.

    De mon côté, il m’émeut, j’ai une tendresse toute particulière pour lui, je crois qu’il a un effet apaisant, sans aucun doute parce que j’aimerais croire à ces histoires de portail, de passages dans le temps, de vie après la vie. Et si je suis émue, c’est « seulement » parce qu’après l’avoir lu, j’y crois un peu. 🙂

    Et puis, je pourrais aussi te parler de tes trouvailles, de détourner la réalité avec la Tour Eiffel. J’aurai en tête ton histoire quand je le regarderai dorénavant … Et n’est-ce pas cela le pouvoir de la littérature ? Insérer des histoires dans notre quotidien pour le rendre magique ?

    En avant vers l’écriture d’un roman … ce serait dommage, tu ne crois pas, que tes centaines (que dis-je, plus) de lecteurs éprouvent la même chose, hum ?

    1. Merci pour ce « lumineux » commentaire, Leiloona 😉

      Comment ça tu ne crois pas totalement aux histoires de portail ? Et tu ne connais pas les pouvoirs de la Tour Eiffel ? Pour l’anecdote, la première que je suis passé sous ce monument, il s’est réellement passé un événement étrange qui fait que je ne peux pas douter de son pouvoir magique 😉

      Je crois bien d’ailleurs que c’est pour cela que j’écris, pour pointer du doigt cette magie que notre coeur d’adulte a hâte de faire disparaître… Tu connais beaucoup d’adultes qui pointent leur nez vers les nuages pour s’inventer des histoires, toi ? 😉

      En avant pour un espace un peu large pour pouvoir enfin révéler quel est le véritable pouvoir de Yann 😉

  3. Beaucoup de paix et de douceur dans ce dernier chapitre. Pas de larmes en moi cette fois-ci, juste la certitude que ce n’est pas fini…Je ne sais pas encore quelle forme tu vas donner à cette belle histoire, tu disposes d’une imposante quantité de « matériaux » en tout cas…..
    Moi je l’imagine comme faisant partie d’une série, mais pas forcément le premier tome…Peut-être parce que le format des textes précédents t’a contraint à élaguer ce qui aurait déjà pu être le premier volume de la série?…..
    Ce fut un vrai plaisir de faire ta connaissance en tant qu’auteur, même si je devine que j’aimerai le reste à travers tes réparties, ta bienveillance et ton sens de l’humour!!….
    Bon courage pour tout le travail qui t’attend mais ne te mets pas trop de pression, laisse décanter comme un bon vin, et garde précieusement la notion de plaisir…..Si tu as besoin de lectrices, je suis tout à fait prête à participer, ne serait-ce que pour tester si je comprends quelque chose au déroulement de l’histoire et attirer ton attention sur le fait que dans tes textes tu oublies parfois des mots…..Nous on s’en fiche, mais peut-être pas un éditeur!….

    1. Coucou Bénédicte et merci pour ton long commentaire.
      Je sais sans savoir de quoi ou plutôt de qui j’ai envie de parler, parce qu’on en sait finalement assez peu sur le « véritable » Yann, je suis en phase cogitation pour l’instant. A suivre 😉 Merci pour tes nombreux commentaires et échanges et surtout continue à écrire, toi aussi 😉

  4. J’aimais beaucoup lire tes textes de l’atelier. Tu as un souffle qui nous emmène loin au fil de la lecture et avec un plaisir égal. C’est un monde très attachant. Effectivement, il te faut un format à la mesure de ta puissance d’expression. Bon courage à toi pour ton projet. Tant pis pour nous dans l’immédiat, mais sans nul doute tu reviendras par la grande porte.

    1. Merci Claude. Heureux d’avoir pu partager mes histoires, et je le ferais certainement à nouveau 🙂 Je viendrais lire régulièrement l’atelier, sinon tes textes humoristiques vont me manquer 😉

  5. Moi aussi je voudrais continuer à te lire !
    Tu auras peut-être besoin de lectrices pour lire ton manuscrit au fur et à mesure de son avancée 😉
    Ce dernier épisode me donne envie d’encore !
    A très vite j’espère … quand nous découvrirons ce beau roman qui sommeille en toi, je te souhaite de beaux moments d’écriture !

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