Fenêtre – Portail

Il poussa les volets et, comme chaque matin, elle était là, juste en face de sa fenêtre. Elle était très âgée et se protégeait du soleil avec un parapluie noir. Ses yeux étaient dissimulés derrière des lunettes de soleil mais il savait qu’elle le fixait. Elle portait sur ses épaules un très beau pashmina bleu. Dans sa main droite, elle tenait son destin, mais il ne le savait pas encore.

Chaque matin, elle passait juste au moment où il ouvrait les volets de la maison que le vieil homme lui avait laissé en héritage. Une maison au bout du monde, sur l’île Maurice. Il lui avait aussi fait cadeau de cet étrange Bestiole, à mi-chemin entre la souris et le lapin nain, qu’il était apparemment le seul à voir. La Bestiole en question s’était une fois de plus agitée dès qu’elle avait vu la vieille femme. Elle avait commencé à pousser des « Mimi mimi mi.. » en désignant la porte. Yann regardait la minuscule créature en soupirant.
« J’ai essayé les deux jours précédents, et ça n’a rien donné. Quand j’ouvre la porte, elle est nulle part dans la rue. Elle disparaît… comme elle vient de disparaître pendant que je discute avec toi. La Bestiole grimpe le long du corps de Yann jusqu’à son épaule, un lieu d’observation privilégié. Dans les rues de Vacoas-Phœnix aucune trace de la vieille femme. 
La Bestiole passa un long moment à observer la rue avant de s’installer dans un coin de la pièce, juste à coté du lit. Elle n’en bougea pas de la journée, même lorsque Yann sortit pour continuer sa visite de l’île, elle semblait méditer.

Le lendemain matin, avant d’ouvrir les volets, Yann avait avait son appareil photo autour du cou, pour récupérer un cliché de cette femme mystérieuse qui lui semblait cependant familière. La Bestiole était sortie de sa méditation, mais pas de son mutisme,  elle était à nouveau debout solidement accrochée à son épaule. La femme était là, mais Yann n’eut pas le temps de la photographier. Dès l’ouverture du volet, la Bestiole dévala son bras à grande vitesse, se jeta dans le vide et commença un long vol plané vers la femme qui semblait surprise, ce qui signifiait qu’elle voyait l’espèce de souriceau. Instinctivement, Yann pris son élan pour enjamber la fenêtre et récupérer la Bestiole. Il traversa la fenêtre et autour de lui, la rue disparut.

Il était dans un temple indien. Au sol, plusieurs moines terminaient un mandala. Un enfant les observait en riant. Cet enfant, Yann le reconnaissait : c’était lui. Un peu plus loin, la femme au pashmina bleu était assise et discutait avec le vieil homme… Il porta à nouveau son attention vers Yann enfant, dont les éclats de rire se propageait dans le temple… Il jouait avec un étrange animal : la Bestiole… Les moines avaient fini le mandala, ils regardaient l’enfant en souriant. Le gamin s’approcha du mandala en traçant un signe avec ses mains. Instantanément le dessin s’illumina, et une énorme sphère lumineuse  apparut. Yann éclata à nouveau de rire et fonça vers la sphère. La Bestiole poussa un cri et se précipita, mais la sphère avait disparu, emportant l’enfant avec elle.

La vision s’estompa, Yann était dans la rue en face de la femme qui tendait une photographie vers lui. Le cliché avait été pris juste devant là maison dont il avait hérité. Sur la photographie, la femme et le vieil homme souriait. Devant eux,  se trouvait Yann, à quatre ans. L’enfant avait un sourire en croissant de lune. Il tenait la Bestiole par la main.

« C’était quelques jours avant ta disparition, avant que tu ne traverses à nouveau le Portail. » La voix qu’il entendait n’était pas celle de la vieille femme qui avait retiré ses lunettes, lâché le parapluie, et s’était blottie dans ses bras. La voix était masculine, très grave. Elle venait de la créature, à nouveau accrochée à son épaule.

Le vieille femme pleurait en répétant son nom.
 » Etes-vous… ma mère ?
– Nous t’avons trouvé près du lac de Grand Bassin, un soir. Une lumière dans la nuit avait attiré notre attention. Quand nous sommes arrivés, la sphère lumineuse s’estompait et nous t’avons trouvé, gazouillant, jouant avec l’étrange animal qui t’accompagnait. Nous t’avons recueilli et nous nous sommes occupés de toi jusqu’à ce que tu disparaisses dans ce temple. »

La Bestiole s’était installée sur le bord de la fenêtre, elle les observait. Yann se tourna vers elle
« Dis-moi, depuis quand parles-tu notre langue ? Je n’ai eu le droit qu’à des concerts de « mimi » jusqu’à maintenant…
– Je t’ai toujours parlé, Yann. Tu ne devais pas être prêt à entendre. Au moins, tu me voyais, c’était déjà ça…
– Que sont ces sphères lumineuses, ces « Portails » ?
– C’est une longue histoire et je ne pense pas que le moment soit approprié. »
La Bestiole avait raison. Il devait apprendre à définir ses priorités. Il ramassa le parapluie et invita sa mère adoptive à franchir les portes de son ancienne maison. Ce soir là, près Lac du Grand Bassin, on raconte que la statue de Shiva brilla de mille feux.

Photo © Sabariscon
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma 24ème participation à l’atelier d’écriture de Bricabook. Chaque semaine Leiloona met en ligne une photo, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier sur le site Bricabook.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu 🙂

Si vous ne comprenez pas tout ce dont il est question dans cette histoire, vous pouvez lire mes autres participations à l’atelier, cela pourrait vous aider… ou pas 😉.

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24 commentaires

  1. Suis désolée de vous contredire, mais je ne trouve pas ce texte bâclé ou je ne sais quoi … Au contraire, sans trop en dire, il y a beaucoup de temps là dedans, et je suis certaine qu’il y a en filigrane un certain ménage de la semaine dernière …
    Il y a donc une certaine émotion à la fin qui me serre gentiment le coeur… faire entrer sa mère dans la maison, et la voir s’illuminer. Yann est un homme solaire assurément, mais ça je n’en ai jamais douté.

  2. ahhhh mais moi je l’aime beaucoup ce texte, on y trouve ton imagination foisonnante et une très belle humanité qui peine des fois à ressortir. Nan nan nan tu vas être obligé de continuer à écrire pour cet atelier, tu vois bien qu’il t’aide à avancer, non 😉
    Sans blague, il est drôlement bien ce texte !

  3. Je suis « enchantée » par ce texte….Il fourmille de trouvailles qui éclairent les textes précédents, j’aime la Bestiole que je n’étais pas sûre d’aimer avant, j’adore la sphère lumineuse, le vehicule de Yann enfant qui va et vient entre les deux mondes, le temple, la femme qui finalement était sa mère adoptive avant qu’il ne disparaisse à nouveau et qu’il la retrouve si tard juste à temps dans son temps terrestre à elle pour la serrer dans ses bras…..J’ai peut-être tout compris de travers, mais en tout cas j’adore et en plus je trouve ce texte super bien écrit…..Ouf! Voilà, un peu en apnée mais fallait que ça sorte!!!
    Maintenant débrouille toi avec les morceaux!!!….Il y a une grande tendresse dans ce récit….Tu es vraiment doué qui que tu sois….
    Et pourtant au début ce n’était pas gagné, j’avais un mal fou à suivre….Maintenant je ne garantis pas que je comprends tout mais je me régale à chaque fois. Merci….

    • Merci pour ton commentaire, Bénédicte 🙂
      Non tu n’as pas compris quoi que ce soit de travers… Juste pour la sphère : peut-être voyage-t-elle entre plus que deux mondes 😉

      J’aime beaucoup la Bestiole, pour ses multiples facettes que vous ne connaissez pas encore, c’est le personnage le plus complexe, après Nimentrix, bien sûr 😉

      Pour remettre les morceaux du puzzle, à suivre… 😉

  4. J’aime beaucoup ton texte où l’histoire qui se profile avec la mère adoptive, est touchante.
    J’ai cru voir un moment Moïse sauvé des eaux à travers  » Nous t’avons trouvé près du lac de Grand Bassin, un soir. »
    Sincèrement, là j’ai vraiment adoré ton texte et je réalise que j’aime toujours tes textes quand tu n’en ai pas satisfait, vas comprendre 😉 ! Elle est pas belle la vie ??? 😉

    • Bonjour @Nady 🙂 Y’a en effet du Moïse, c’est récurrent voir l’homme fontaine Noah Moses. En fait, avec le recul, ça n’est pas que je n’aime pas ce texte, c’est qu’il a une « résonance » particulière pour moi… comme d’autres 😉

  5. Moi aussi j’aime beaucoup ton texte. J’oserais dire qu’il est plein d’humanité, mais je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur compliment pour toi… Il est riche en symboles, mais on ne va pas s’étendre là dessus. Bravo.

    • Comment ça @Claude, l’humanité n’est pas le meilleur compliment dans mon cas ? 😉 Je suis toujours un peu frustré par le format de l’atelier qui me permet juste de laisser des « clins d’oeil », mais bon je vais remédier à ce la « à coté » 😉 Merci pour ton retour, d’autant plus touché après avoir lu ton texte.

    • Bonjour @Sabariscon. J’avais à l’origine écrit un texte très différent très émo aussi mais qui me filait la nausée. Et puis je suis retombé sur une photo ce week-end qui a orienté vers quelque chose de bien plus lumineux, et qui rend hommage à cette superbe photographie. Merci à toi 🙂

      • C’est rigolo comme un texte abouti n’a souvent rien à voir avec l’idée que l’on avait au départ. Ca m’arrive régulièrement aussi. Ou alors l’idée germe en cours de rédaction…

        • C’est l’un des processus intéressant dans l’écriture, conscient et inconscient ne veulent pas forcément atteindre le même but. Il faut laisser les deux parties s’exprimer, le résultat est souvent plus intéressant ; -)

  6. Merci pour ce joli texte bien agréable à lire ma foi. On sent tout ce qu’il peut y avoir de personnel là-dedans. L’homme qui a écrit ça est sûrement un mec réfléchi qui pose chaque mot à la bonne place pour en faire un récit intéressant et subtil. Merci.
    Amor Fati.

    • Merci @jmb14 pour ton commentaire 🙂 Y’a du personnel dedans, qui était présent dans mon tout premier texte pour l’atelier, voilà 7 mois : https://nimentrix.wordpress.com/2015/09/17/deux-mains/.

      Je ne sais pas si je « pose » chaque mot à la bonne place, c’est plutôt instinctif lors du premier jet et ensuite y’a beaucoup de travail d’édition derrière. J’y passe énormément de temps mais j’ai vraiment besoin d’emporter le lecteur ou la lectrice dans mes histoires, de leur faire partager l’intensité du monde que je crée. Ca me semble la moindre des choses pour les remercier de consacrer du temps à me lire..;… Tant mieux si j’y parviens un peu 😉

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