Choix qui tu es…

Il traversa le portail, elle était à ses côtés, comme à chaque fois. Ils arrivèrent une fois de plus sur cette place déserte couverte de marronniers. Déserte ? Pas totalement. Il y avait ce vieil homme, installé sous l’arbre le plus majestueux.

Caché derrière une casquette, habillé d’un manteau simple, cet homme très ordinaire était penché sur son journal, certainement pour compenser la faiblesse de ses vieilles lunettes.

Le jeune homme soupira :
« Rien n’a changé… Je n’y comprends rien…
– Va lui parler… », dit-elle

Comme d’habitude, il traversa la place éclairée par un joli soleil printanier.
Il aurait pu s’arrêter un instant, pour se laisser bercer par le chant des oiseaux, respirer à pleins poumons la douce odeur des fleurs de marronniers.
Cette place, il la connaissait trop. Il connaissait le bruit de ses pas sur le gravier. Il connaissait son ombre immense qui le devançait. Il connaissait l’accélération des battements de son cœur. Tout cela était devenu une habitude, un rituel monotone. C’était ironique, lorsqu’il pensait à pourquoi il était là.

Le vieil homme releva à peine les yeux à son approche. Il se replongea dans la lecture de son journal.
« Bonjour, je…
– Je sais qui tu es, inutile de te présenter. Tu es moi, avec une cinquantaine d’années de moins.
Voilà un peu plus d’un an, tu as rencontré cette femme.» Il releva la tête, tourna la tête en direction du portail et fit un coucou de la main avec un sourire forcé.
« Cette sorcière t’a révélé son pouvoir : celui de pouvoir traverser le temps pour t’amener à cette époque.
Depuis, tu n’as jamais cessé de venir ici pour m’interroger, pour valider chacun des choix de ta vie, pour corriger le tir, ne pas sortir de la trajectoire que tu imagines idéale. Et tu feras cela tout au long de ta vie, pour avoir l’amour, la richesse, la célébrité.
Et pourtant, quels que soient tes choix, à chaque fois en traversant ce portail tu retrouves cet homme au visage ridé dans son vieux manteau, sans signes extérieurs de richesse, sans la moindre trace de bonheur au fond des yeux, comme si tous tes efforts n’avaient servi à rien…
Je peux te rassurer : les amours, la richesse, la célébrité, tu auras tout cela.
L’illusion de vivre ta vie. Le mirage d’une soi-disant réalisation. Et la malédiction qui va avec.
Parce que, un jour, tu auras mon âge…

A partir de ce moment-là, tu passeras le restant de ta vie à tenter de lire ton journal en étant systématiquement interrompu par une version de toi, âgée de 20 ans, 30 ans, 40 ans, 50 ans ou 60 ans, qui te bombardera de questions.
Et tu te souviendras de chacun de tes voyages à travers ce portail, de chacune des réponses données par le vieil homme, et tu te contenteras de les répéter, tel un perroquet…
Jusqu’à ce jour béni où tu trouveras enfin comment sortir de cette vie… »
Le vieil homme souleva le journal : depuis le début, celui-ci dissimulait un revolver…

Et maintenant à vous de choisir la fin qui vous convient !

Choix 1 :

L’histoire s’arrête ici.
Cela s’appelle une fin ouverte, riche de possibilités multiples, un espace de liberté…
Effrayant, non ?

Choix 2 :

Il pointa l’arme vers sa tempe. Il regardait le jeune homme en souriant.
Un long échange de regards, silencieux.
Le jeune homme sourit à son tour.
« Merci. », dit-il, avant de se retourner et de se diriger calmement vers le portail.
Il s’arrêta pour s’imprégner une dernière fois de l’ambiance de cette place.
Derrière lui, il pouvait entendre l’homme qui pouvait enfin tourner les pages de son journal.

Choix 3 :

Il pointa l’arme vers le jeune homme et appuya sur la détente.
L’instant d’après le vieil homme avait disparu. Le portail aussi.
Sur la place, autour du corps du jeune homme, le sang qui s’écoulait traçait d’hypothétiques chemins qu’il n’aurait jamais l’occasion d’explorer.

Choix 4 :

Il tendit l’arme au le jeune homme.
« À toi de choisir… »
Il prit l’arme, elle était lourde.
Devait-il la pointer vers le vieil homme et se priver de sa précieuse source d’informations ? Devait-il la pointer vers lui-même, créer un paradoxe temporel et mettre fin à ses « voyages » ?  Devait-il emprunter le portail une dernière fois et se débarrasser ensuite de la femme qui possédait le don ?

Le vieil homme s’était replongé dans la lecture de son journal.
Après un long moment d’hésitation, le jeune homme cacha l’arme sous sa veste et marcha d’un pas décidé vers le portail.
C’est à ce moment-là qu’il aperçut une jeune femme. Elle sortait d’une boutique qui longeait la place. Elle portait une robe rouge coquelicot.

Quelque chose dans sa démarche.
Quelque chose dans la manière dont elle remettait ses cheveux en place.
Quelque chose qui dépassait sa compréhension, ses sens, sa logique.
Un échange de regards. Un échange de sourires. Un échange…
Il s’approcha d’elle.

Pendant ce temps, la « sorcière » avait rejoint le vieil homme assis sur le banc. Ils regardaient le jeune homme discuter avec la femme à la robe coquelicot.
« À ton avis, dans combien de temps va-t-il s’apercevoir que l’arme que tu lui as donnée était juste une illusion ?
– L’arme ? Il l’a déjà oubliée. Là, il est plutôt dans le « aime »… Il y’a juste une lettre de différence, l’air de rien…
– Remplacer un revolver par l’amour. Remplacer une illusion par une autre…
– Ah, je vous reconnais bien là, Madame Rabat-Joie…
– Rabat-joie ? Et toi tu es un manipulateur diabolique…
– Merci pour le compliment, c’est plutôt flatteur de la part d’une femme qui a fait croire à ce jeune homme qu’elle l’envoyait régulièrement visiter son moi du futur.
– Dois-je te rappeler que cette idée n’était pas mon premier choix ?
– Ah non, dit-il en riant, on ne va pas encore revenir sur cette histoire de choix… »

Yann retira la casquette, les fausses rides, le vieux manteau. Il posa le journal sur le banc. Ils se dirigèrent vers le portail, bras dessus, bras dessous, en continuant à se chamailler.

Photo © Claude Huré
Texte © Dominique Poulain

Texte pour l’atelier d’écriture de Bricabook   : chaque semaine Leiloona met en ligne une photo et vous avez jusqu’à dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte.
Vous pouvez consulter (et commenter) les autres textes participant à l’atelier sur le site Bricabook.

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à indiquer quelle fin vous avez choisi…
Vous pouvez partager ce texte s’il vous a plu 🙂

Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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31 commentaires

  1. Bravo !
    Est ce que mon état du jour toutafé-au-bout-du-rouleau est pour quelque chose dans le choix 3 de la fin ?!
    (sinon aime bien les fins ouvertes, à chaque lecture, on peut rêver d’une autre histoire !)

    • Merci pour ton commentaire et ton choix, @Velidhu. Il pourra vivre sa vieillesse sereinement, parce que si il a pris la décision aujourd’hui de ne jamais revenir interroger le vieil homme, celui-ci ne verra pas débarquer toutes les versions de lui ayant un âge supérieur à celui du jeune homme, donc il pourra lire son journal tranquillement. Oui je sais, ça s’appelle un paradoxe temporel 😉

  2. Si on s’inscrit dans la lignée du grand ouvrage commencé, il est évident qu’il faut choisir la fin n°4, riche de méandres nimentrextes et de personnages déjà rencontrés…
    Le choix n°2 ne fonctionne, à mon avis, que si le jeune homme au moment de quitter la place, entend le bruit du coup de feu…Ce qui veut dire qu’il sait à quel âge il mourra et qu’en attendant il devra se débrouiller tout seul pour vivre sa vie….
    Le choix n°1 ne m’effraie pas, il contient tous les autres plus ceux que tu laisses à notre imagination….
    J’adore le choix n°3, bref et magique, bien que pas très gai je te l’accorde!!
    Donc mes préférés sont le 3 et le 4……
    En tout cas bravo, ce fut un plaisir de lecture!…..Je ne resiste pas à l’envie d’ajouter « comme d’habitude »……

    • Bonjour @Benedicte 🙂

      La présence de personnages rencontrés dans le numéro 4 est juste un clin d’oeil. Cela confirme juste la nature profondément « humaine » d’une certaine Louve et de Yann

      Le choix n°2 fonctionne justement parce qu’il n’y a pas de coup de feu. Le jeune homme décide de vivre sa vie sans qu’un sacrifice soit nécessaire, il assume totalement sa destinée, et ne sait donc pas quand il mourra. Ses choix de vie le mèneront à un autre destin et peut-être qu’il ne viendra jamais s’asseoir sur ce banc.

      Le choix n°3 est en effet, net et « sans bavures », si je peux me perrmettre 😉

      Le choix n°1 n’est pas effrayant en effet, sauf pour ceux qui ont peur d’utiliser leur imagination 😉

      Merci pour ton commentaire, qui me va droit au coeur, « comme d’habitude » 😉

  3. En lisant tes lignes, je m’attendais à ce qu’il pointe le revolver vers sa tempe et qu’il tire pour laisser le jeune homme seul face à sa destinée. Mais je préfère ta fin n°2 à celle que j’avais imaginée, qui est beaucoup plus optimiste 🙂
    Puis, en lisant la fin n°4, j’avais plutôt envie de choisir celle-là, car elle colle parfaitement à ton atmosphère, parce qu’elle mêle à la fois fantastique et réalité.

    • Merci @Curieuse_Grignoteuse pour tes commentaires et ton choix.
      Je trouvais le choix 3 suffisamment « sombre », je préférais que le choix 2 soit plus « optimiste » : grâce à l’attitude « raisonnable » du jeune homme, le vieil homme n’a pas à appuyer sur la détente.

  4. J’aime beaucoup la 4 qui ressemble tant à ton écriture. Et pourtant, j’aurais peut-être choisi la 1, pour faire ce que je veux.
    Et si j’avais voulu, il aurait sorti son revolver, aurait vu la peur dans le regard de son « jeune lui », aurait rit, sorti son paquet de gitane, pris une cigarette, tout en visant son image, et pressé sur la détente de son pistolet-briquet.
    Pour en sortir une flamiche, prête à allumer son clop et faire flipper le petit.
    Faut pas le chauffer trop non plus et venir l’embêter tout le temps hein ?

    Merci Nimentrix, pour ton univers et tes mots.
    Tu restes unique 🙂

  5. Je voudrais avoir pleins de vies pour pleins de choix (plutôt que devoir demander à mon moi futur). Sinon le 1 va dans le même esprit que le 2 pour le futur incertain sauf que c’est au lecteur de tuer son vieil homme. Et j’aime la 4 parce qu’elle est développée. Bref je sais pas choisir mais ce n’est pas ma faute si tout est si bien écrit et si transportant!

  6. Ahahaha ! Je savais que ce ne serait pas facile ! j’ai longtemps hésité entre la 2 et la 4.
    En relisant l’ensemble. La 2 me semble plus noire mais plus directe, sans fioriture… Sèche comme une coup de pétarade. Oui j’aime cette version 🙂

  7. Personnellement, je choisirais la 3. Les « hypothétiques chemins » sont des ouvertures à plein de rêves ou d’aventures. Et çà, ça me plaît. J’ai vraiment beaucoup aimé ton texte. A te lire, je regarde ma photo différemment et c’est très bien comme çà. Ton style est vraiment pro. Bravo et merci.

    • Particulièrement touché par ton commentaire, @Claude le photographe 🙂

      Les « hypothétiques chemins » sont un clin d’oeil à Genèse (https://nimentrix.wordpress.com/2016/01/18/genese/), le texre où Yann se vide de son sang et éclate de rire en comprenant enfin…

      Sincèrement ému que mon texte change le regard que tu portes sur ta photo, c’est le plus joli compliment que l’on pouvait me faire.

      Merci à toi Claude pour cette superbe photo et les purs moments de bonheur que tu nous offres chaque semaine 🙂

  8. J’hésite entre le choix 3 ou le 4 mais ce dernier t’a tellement inspiré que c’est celui que je choisirais. Bravo pour ce texte qui mélange les genres et pour ces différentes possibilités que tu offres à ton lecteur.

    • Merci pour ton commentaire et ton choix @titine75 🙂

      J’aurais pu proposer une dizaine de choix différents aussi développés que le 4 si je me laissais emporter par mon élan… mais avec le temps j’ai appris à devenir plus « raisonnable » concernant mes délires sur l’atelier 😉

      C’est un exercice de style que j’aime bien 🙂 Quand j’ai commencé à écrire je ne savais pas que cela m’amènerais à écrire et développer le choix 4.
      Plus tu écris, plus des « portails » de possibilités s’ouvrent 😉

      Je renouvellerai éventuellement l’expérience avec d’autres photos 😉

  9. Je commente enfin ! Pffiuuu …

    Quand j’étais petite, j’adorais ce genre de récits où tu choisissais une porte particulière … mais je n’arrivais pas à me résoudre à un choix. Quelle tristesse quand les possibilités sont multiples.
    Ici, encore, je ne saurais lequel choisir, je préfère qu’un auteur le fasse pour moi. Peut-être est-ce pour cette raison que j’aime autant lire. Vivre plusieurs vies en une seule, quel luxe n’est-ce pas ?
    J’apprécie la belle élégance qui s’échappe de ce texte. Cette femme coquelicot aussi …

    Merci de varier en tout cas les approches narratives chaque semaine, cela m’ouvre les yeux sur la multiplicité et l’originalité que peut revêtir une histoire.

  10. Pour moi ça sera le choix 1 car n’ai pas trouvé la fin que je voulais dans les autres options et surtout le coup du revolver en conclusion me bloqua un peu mais c’est totalement personnel comme opinion ; je m’explique : depuis les attentats de Charlie Hebdo l’an dernier, il me semble voir un nombre incalculable de pièces de théâtre avec une arme à feu qui déboule et perso ça me dérange. Quand je peux je m’échappe et quand je ne peux pas j’amène mon esprit à transformer l’arme en oreiller plein de plumes 😉 et du coup là j’ai eu l’option de prendre l’option d’une issue de secours et j’aime ça ! belle idée en tout de ce texte avec une conclusion en options 😉

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