227 : je suis mort ce-jour là

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© Claude Huré

Je suis mort un lundi.
Comme aujourd’hui, le jour où j’écris ce texte. Enfin, écrire est un grand mot, je ne suis plus capable d’écrire depuis bien longtemps. Je peux juste le dicter, l’inspirer au Créateur d’histoires.
Mais avant aujourd’hui, avant ma mort….

Prélude 1 : Elle

© Claude Huré - Photoshopage © Nimentrix
© Claude Huré – Photoshopage © Nimentrix

Comment puis-je me rappeler que c’était un mardi ?
Comment puis-je me rappeler que c’était quelques jours avant son anniversaire ?

Le Projet avançait.
Nous en étions au 225 ème essai.
Si proche.
Si loin d’imaginer les conséquences, l’inconséquence de nos actes.
Et cette étrange mail reçu ce matin-là qui contenait juste une photo pixelisée.
Et son expéditeur, que je ne connaissais pas encore : un certain Nimentrix…

Prélude 2 : Yann

© Claude Huré - © « Le jardin des Délices », Prado à Madrid - Photoshopage © Nimentrix
© Claude Huré – © « Le jardin des Délices », Prado à Madrid – Photoshopage © Nimentrix

« Qu’est-ce qui te ferais plaisir pour ton anniversaire ? » avait-elle demandé en souriant.
Son anniversaire, le 22 juillet, 22/7…
Il avait totalement oublié que c’était si proche.
« Aucune idée, je vais y réfléchir… »

Quand il passa devant la boutique, le mouvement dans la vitrine attira son attention.
Il s’arrêta et observa longuement la souris qui se promenait dans un labyrinthe constitué de tubes de verre.
Elle avançait tranquillement, semblait connaître chacun des embranchements.
Elle prenait son temps pour retourner dans la pièce où l’attendait la nourriture.
« Sacrée bestiole ! Toi au moins, tu sais où tu vas. »

A cet instant précis, le petit animal le regarda.
Quelque chose dans son regard. Tellement humain.
Une image, comme un flash : un homme avec des petites lunettes, un sourire malicieux.
Et lui, Yann, tendant la main vers cet homme, pour lui donner la bestiole.

Prélude 3 : Elle : la rencontre

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Photo © Claude Huré – Photoshopage © Nimentrix

Il m’avait parlé de la boutique, de cette souris parcourant des tubes de verre.
Cela faisait bien longtemps que je ne l’avais pas vu aussi souriant, il était si éteint ces derniers temps.
Il m’avait parlé de l’homme au sourire malicieux avec de petites lunettes.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais immédiatement pensé au mail reçu deux jours plus tôt.
Yann étant plutôt doué pour le dessin, je lui avait demandé d’esquisser un portrait de l’homme.
La superposition des deux images étaient troublantes…

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Photo © Claude Huré – Photoshopage © Nimentrix

© Claude Huré - Photoshopage © Nimentrix
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J’étais passé devant la boutique, la souris était endormie paisiblement.
Le genre de cadeau auquel il ne s’attendrait pas, et qui le ferait certainement sourire.
Le vendeur installa la bestiole dans une jolie boite, percée de trou pour sa respiration, tapissée de coton confortable.
Je me dépêchais de retourner au laboratoire, le 226 ème essai du Projet était programmé pour demain.

Dans le tramway,  un homme vint s’asseoir juste en face de moi, en souriant.
Une étincelle dans le regard qui vous faisait vous sentir à l’aise, détendue, confortable.
Dans la boite, la souris s’agitait, comme si elle savait.

« Bonjour. Je vois que vous avez bien reçu mon mail… » dit Nimentrix.

Prélude 4 : le dessin, la boite et moi

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Photos © Claude Huré – Photoshopage © Nimentrix

Le 226 ème essai du Projet fut un échec…
Le moral de l’équipe était au plus bas, Therion nous fit remarquer le 227 ème essai aurait lieu le 22 juillet, le 22/7 : cette coïncidence nous porterait peut-être chance.

Je ne l’avais pas aperçue aujourd’hui. C’était étrange, elle n’avait jamais manqué le moindre essai jusqu’à maintenant. Elle était préoccupée ces derniers temps, cela semblait être lié à son compagnon, Yann.
J’avais eu l’occasion de le rencontrer une fois. C’était un écrivain, ou plutôt un aspirant écrivain. Mais depuis quelques mois il n’aspirait pas à grand chose… J’avais passé des heures à écouter la jeune femme me parler de ses doutes et de ses craintes concernant son compagnon dépressif.
Elle était très amoureuse de Yann, je le savais, alors je m’étais contenté d’être juste son ami et confident.

En rentrant dans mon bureau, je trouvai sur la table une boite percée de trous, le portrait dessiné d’un homme avec des petites lunettes et un regard malicieux. Elle avait aussi laissé ce mot :

« Ce cadeau était à l’origine pour l’anniversaire de Yann, mais un homme nommé Nimentrix pense que tu en feras un meilleur usage. Je dois m’absenter quelques jours, pour vérifier certains élements d’un incroyable histoire que cette homme m’a raconté. Tout ce que je peux te dire c’est que Therion n’est pas à l’origine du Projet. Il s’en est emparé pour en faire mauvais usage, et cela pourrait avoir des conséquences désatreuses… Je t’en dirais plus à mon retour, lors du prochain essai, le 22 juillet. En attendant prend soin de ton nouveau compagnon, et n’oublie pas de le nourrir. »

Elle n’avait pas pris le temps de signer, comme si elle avait été surprise par quelqu’un et qu’elle avait du se dépêcher. J’examinai la boite. Que pouvait-elle contenir ?

Je soulevai le couvercle et me retrouvai nez à nez avec une souris. Elle m’observa longuement. Il y avait quelque chose d’étrange dans le regard de cette minuscule créature. Elle sortit de la boite, grimpa le long de mon bras et vint s’installer sur mon épaule…

« Bestiole, je vais t’appeler Bestiole… Ça te plait comme nom ? »
La souris émit un petit cri que j’interprétai comme un acquiescement.

227 – 22/7 : ce jour-là

C’était le jour du 227ème essai du Projet.
Ce fut une réussite, bien au-delà de ce que nous avions imaginé.
La Machine fonctionnait enfin, et elle ouvrait des possibilités infinies.
Mais nous ne savions pas tout.
Nous n’étions pas au courant que Therion avait détourné le Projet de son but initial.
Et le Chaos s’abattit sur l’Atlantide, en quelques heures il ravagea la planète aquatique, la transformant en un désert rouge et stérile.

Je suis mort ce jour-là, comme des millions d’autres atlantes.
À ma connaissance, trois individus ont survécu à cette Apocalypse : Yann Guérant, comme il l’a déjà raconté ici.
Elle, je l’ai sauvé en utilisant la Machine.
Je ne savais pas où je l’envoyais, mais je savais que c’était l’unique moyen pour échapper à cet enfer, à l’attaque des Créatures.
Ironiquement, je ne savais pas que je l’envoyais sur une trajectoire où elle croiserait à nouveau le chemin de Yann, que leur nouvelle rencontre entrainerait une suite d’évènements qui ferait renaitre ma défunte planète.

Il est temps de parler du troisième rescapé….
Après qu’elle eut traversé le portail, il me fallait trouver un autre accès à La Machine pour essayer moi aussi de m’échapper, en espérant avoir l’incroyable chance « d’atterrir » dans le même « lieu » qu’elle, de pouvoir la retrouver.
C’était incroyablement naïf de ma part, mais l’amour rend incroyablement naïf. Et courageux, aussi.

J’ai couru, encore et encore…
Mon coeur battait si fort, j’avais l’impression qu’il allait sortir de sa cage thoracique et exploser.
Je ne sentais même plus les blessures sur mon corps, boosté par l’adrénaline.
Courir, ne pas se retourner, traverser la bibliothèque où des feuilles calcinées flottent encore dans l’air comme de sinistres flocons noirs géant, laisser mon instinct me guider jusqu’à un nouvel accès à La Machine.

Un bref instant, son doux visage vint me hanter.
Où était-elle, vers quelle destination l’avais-je envoyée ?
Infinité de possibles. Partir la retrouver, revenir et tout recommencer. Tout corriger, quel que soit le prix à payer.
Ne pas laisser ce monde disparaitre, empêcher ce Chaos dont je connaissais l’élément déclencheur.

J’arrivai à l’entrée de la pièce immense où s’alignait une infinité de pyramides bleues.
Les Créatures étaient là, bien évidemment, elles observaient la Machine, intriguées.
Le bruit des explosions s’intensifiait, se rapprochaient, les murs tremblaient.
C’est à ce moment que la bestiole pointa son nez en dehors de la poche de ma blouse de laboratoire. Elle s’agitait et semblait désigner le couloir à ma gauche, qui passait juste derrière les Créatures.

Emprunter ce couloir aurait été suicidaire, les bruits de mes pas attireraient leur attention.
Soudain Therion arriva par un autre couloir, une arme à la main. Il se précipita vers les créatures qui foncèrent vers lui…
Le sacrifice de Therion me permit d’atteindre la porte menant à La Machine. Une seule Créature me remarqua. Elle eut le temps de me lacérer le dos avant que la porte ne se referme.
Il faudrait quelques minutes avant que le poison mortel ne se propage en moi.
Je devais essayer de franchir le Portail. Le processus de dématérialisation / matérialisation neutraliserait peut-être la substance toxique.
À bout de force, je parvins tout de même à activer le Portail. Ma dernière image d’Atlantis fut une pluie de flammes qui s’abattait sur les pyramides.
Et je mourus en traversant le portail.

Je suis né ce jour-là.
J’étais encore sous le choc de la traversée.
Autour de moi, tout me semblait déformé, comme si j’avais perdu le sens des proportions.
Je me relevais lentement. Quelque chose clochait, mais je n’arrivais pas à définir quoi, le paysage autour de moi était encore flou.
C’est alors que je le vis devant moi. L’homme, celui dessiné sur le portrait qu’elle avait laissé sur la table de mon bureau. Les petites lunettes, le regard malicieux.
Il se tenait devant moi, immense ! Il tendit la main vers moi, m’attrapa du bout des doigts et vint me déposer dans son immense main gauche.
Il prononça quelques mots dans une langue je ne connaissais pas encore, en pointant la surface devant moi.

Un miroir. L’homme tenait dans sa main gauche une souris : la bestiole.
Mon corps n’avait pas survécu au passage du Portail, ma conscience s’était transférée dans le corps du minuscule animal.
L’homme caressa ma tête du bout du doigt : un jaillissement de lumière, un flot d’images. Sur l’une d’elles, j’étais dans la main de Yann qui discutait avec l’homme aux petites lunettes et au sourire malicieux. Sur une autre, j’étais face à une Louve en colère, dont je connaissais déjà le regard.

Je n’avais pas atterri dans la main de cet homme par hasard.
Au moment où le Chaos s’était abattu sur la surface d’Atlantide, Nimentrix avait plongé les cartes du Tarot dans le coeur de Yann Guérant.
Nimentrix n’avait pas eu besoin de La Machine pour projeter sa conscience dans le monde où j’avais atterri, il était l’inventeur de la Machine, il connaissait ses secrets.
L’homme au sourire malicieux, inspiré par Nimentrix, probablement, m’apprit mille-et-un tours.
Jusqu’au jour où la Bestiole rencontra à nouveau Yann Guérant…

Photos © Claude Huré – Photoshopage © Nimentrix
Texte © Nimentrix

Atelier d’écriture de Bricabook 227 : chaque semaine, Leiloona met en ligne une photo, et vous avez jusqu’au dimanche suivant pour vous laisser inspirer et rédiger un texte. 

N’hésitez pas à commenter le texte ci-dessous et à la partager s’il vous a plu :-).
Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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14 commentaires

  1. ah oui.
    ah oui oui oui.
    je comprends mieux, du coup, l’allusion à l’essence de térébenthine dans le texte de Leiloona (C10H16).
    Comme Henri Michaux, tu écris sous influence de certaines vapeurs ? 😉
    (c’est un compliment, hein ? histoire de dire que c’est très créatif et très original)

  2. Quel travail ces préludes et ce final !…Je suis venue les lire tous en même temps et je ne le regrette pas. J’y retrouve ce que tu m’expliquais du travail combiné (méta ?) texte/images/et parfois vidéos que l’on trouvait dans les premiers textes que j’ai lu de toi….textes qui m’avaient souvent déconcertée et que je dévore maintenant sans problème !
    Est-ce que j’ai tout compris ?…Je n’en suis pas absolument sure !….Il me faudra encore quelques cours particuliers je le crains !….Est-ce que j’ai aimé ?..Oui, la magie opère toujours que j’ai compris ou non !!!!…Je n’arrive pas à croire que ce soit la fin car ton recit me semble former une spirale qui revient pour se réenrouler juste au-dessus comme toutes les spirales….Je n’ai pas encore reussi à mettre un nom sur le troisième rescapé devenu Bestiole en traversant le portail ….Est-ce l’écrivain ?…..

    • Merci pour ton commentaire @Benedicte 🙂 J’ai eu envie de m’amuser à nouveau avec le mélange texte/image (j’ai d’ailleurs un texte non publié pour l’atelier 217 avec Yann en personnage principal et quelques videos bruyantes qu’il faudra que je pense à publier un jour…)
      Le troisième rescapé n’a pas de nom apparemment, même la Bestiole ne le cite pas… Il doit y avoir une étrange raison que je révèlerais peut-être un jour…

    • @Benedicte, j’ai oublié de répondre à une question : non ce n’est pas la fin 🙂 Cela raconte surtout les origines de la Bestiole… et donne peut-être quelques indices concernant la Louve… mais il doit rester un bon paquet de choses à raconter… A suivre 😉

  3. Ouhlalalalalala !!!! Quel univers tu inventes là ! Alors je te préviens, je veux en connaître toutes les ficelles, parce que ce texte est sûrement l’un des meilleurs que j’ai pu lire depuis que je participe à l’atelier ! Wouah, je n’ai que ça à dire wouah ! Cette manière que tu as de relier les éléments entre eux est incroyable… Et les préludes, qui ne font qu’augmenter le suspens, je te dis un grand BRAVO et je te tire mon chapeau !

  4. Encore une fois tu nous transportes dans ton monde, que j’ai un peu de mal à décrypter parfois puisque je ne le connais que depuis peu et qu’il me manque les récits précédents, mais que j’imagine sans mal et avec plaisir grâce à ton écriture. Quelle imagination ! Mourir et renaître le même jour… Quelle prouesse !

  5. Han une bestiole avec une âme humaine ! Joli ! 😀 On dirait du Miyazaki ! 😉 Plus sérieusement, joli de surprendre le lecteur avec un titre qui fait lire (la mort attire toujours comme le cul et le sexe, et bing avec mon commentaire tu risques d’avoir des visites peu orthodoxes, c’est moche …), mais en fait ce n’est pas une mort réelle … bon, reste à savoir qui est cet homme (collègue) amoureux de la louve. Et entre la bestiole et Yann, c’est chaud, non ? 🙂

    Bon, la suite en septembre …

    Le mexicain : je ne drogue personne, Nimentrix a piqué un stock à la pythie. C’pas d’ma faute.

    • Merci @Leiloona 🙂 Le mystère plane sur cet homme… Je ne peux pas tout révéler si tout cela doit servir de base à un roman… Déjà j’en dis beaucoup 😉 L’idée du triangle amoureux Yann / La Bestiole / La Louve a toujours été présent et a beaucoup d’importance pour comprendre certains évènements de la la saga…

      La suite en septembre ? Hmmm peut-être 😉

  6. Ah, bien voilà du grand Nimentrix ! Je suis comme Bénédicte : ton monde demande quelques clés que nous trouvons au fil de tes lectures ; surtout longues comme celle-ci. Je suis ravi de te suivre dans les méandres de ton histoire qui laisse toujours une hâte de lire la suite. Et y voir si bien associée l’image de mon petit monsieur sympathique du fin fond du Ladakh comme partie prenant de l’intrigue, me ravit. Bravo !

    • Très honoré @Claude, que l’homme au sourire malicieux ait trouvé sa place dans la saga. Le personnage est dans ma tête depuis TRES longtemps, mais je n’avais pas encore réussi à trouver comme le personnifier…Grâce à toi c’est fait, donc un énorme merci !!!
      Il devrait réapparaitre dans d’autres texte 🙂

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