Rota

Jeudi 8 septembre 2016, 21:01

Elle sortait du vernissage de l’exposition Dali – Sfar, les yeux pleins d’images, les oreilles vibrant encore à la musique de Olivier Daviaud. Elle avait entraperçu Joann, toujours bien entouré, elle n’avait pas osé l’approcher.

Dans la rue Poulbot, devant l’espace Dali, un homme à la voix familière haranguait la foule, en brandissant une carte du Tarot Dali : Le Fou.

« Approchez ! Ne craignez rien, l’unique différence entre un fou et moi, c’est que je ne suis pas fou. » Il portait la célèbre moustache du Maitre, parlait avec son phrasé si caractéristique, et vous dévisageait avec le même regard un peu fou.

« Jeune femme, approchez et laissez-moi lire votre avenir. »
Les cartes du tarot étaient posées sur un guéridon recouvert d’un feutre rouge, il les mélangeait.

« Vous êtes Salvador Dali ?
– Oui, Avida Dollars, le surréalisme, c’est moi…
– Vous n’êtes pas Salvador Dali. Il est cry-o-gé-ni-sé… » L’homme éclata de rire, faisant tomber sa moustache postiche qu’il recolla en souriant…
– Peu importe qui je suis, cet endroit est Salvador Dali, nous sommes dans son espace… Laissez vous transporter. Voulait vous connaitre votre avenir ? Il n’est jamais trop Sfar pour le découvrir… » Il continua le mélange des cartes sans la quitter des yeux. Pourquoi ce regard lui semblait-il familier malgré ce déguisement ?

« Faites votre choix et découvrons où votre avenir vous mène. » Elle sourit, hésita un moment, puis laissa glisser ses doigts sensuellement sur le dos des cartes, tout en le regardant.

« Ce soir pour la première fois depuis au moins un an, je regarde le ciel étoilé. Je le trouve petit, comparé à votre regard, jeune femme… »
Une des cartes lui sembla incroyablement chaude, le reste du jeu était glacé en comparaison.
Le faux Salvador en écarquilla les yeux. Elle prit la carte, sans la lui montrer.
« La Roue de la Fortune. » dit -il. Elle pinça ses lèvres. “Ça n’était pas bien difficile à deviner, un vieux truc de magicien. » Il retourna les cartes sur la table, elles étaient toutes identiques, affichant le portait de Dali, Le Magicien.

Elle posa sur le guéridon l’arcane qu’elle avait tiré. Ça n’était pas la représentation habituelle de la lame 10 du tarot Dali. C’était la photographie d’une grande roue lumineuse de fête, elle avait déjà vue cette attraction. Au moment même où la carte toucha le feutre du guéridon, le décor changea.

Place Concorde.
Devant la roue, les touristes faisaient la queue. Les cabines colorées et lumineuses de la roue étaient la réplique exacte de la carte.

« Un changement arrive. Bénéfique ou maléfique ? » Le faux Dali murmurait à son oreille.
« Se laisser porter ou résister ? Entrevoir l’infinité des possibles. » Il posa sa main sur son épaule. Les touristes et les voitures présentes sur la place s’évanouirent. La roue lumineuse se figea. Le lieu si bruyant voilà quelques secondes encore devint totalement silencieux.

Progressivement, des statues apparurent sur la place, elles semblaient signées de la main du Maitre. Elles représentaient la jeune. Souriante, triste, dansante, boudeuse, nue, habillée, chevauchant d’étranges créatures.

Elle s’approcha de chacune d’elle, les toucha. Chaque fois, elle entrevoyait une scène d’un improbable futur. Dès le contact rompu, la statue disparaissait. Il l’accompagnait, silencieux. l’interrogeant juste du regard pour savoir vers quelle prochaine statue elle se dirigerait. Il ne resta finalement que la statue au centre de la Concorde où elle embrassait un homme.

« Tu n’es pas Salvador Dali. »
–  Bien sûr que non, il a été cry-o-gé-ni-sé. », dit-il, sur un ton très sérieux.
– Tu es lui. » Elle pointait le doigt vers la statue de l’homme.
– Si c’est vraiment le cas, tu sais ce qu’il nous reste à faire… »
Il posa ses mains sur ses hanches, approchant son visage du sien. Le déguisement avait disparu, révélant son vrai visage. Elle sourit et approcha les lèvres des siennes….

« Madame, vous allez bien ? Madame ? Réveillez-vous ! Elle ouvrit les yeux. Elle était allongée sur le trottoir devant l’Espace Dali. Joann Sfar était penché vers elle, entouré de quatre jeunes femmes habillées de robes Schiaparelli ..
« Vous êtes narcoleptique, vous aussi ? » demanda l’une d’elles.
Elle avait dû faire un malaise, tout cela n’était qu’un rêve. Elle prit alors conscience des deux cartes de Tarot qu’elle tenait de sa main droite qui tenait deux cartes de tarot. La première était La Roue de la Fortune, la Roue de la Concorde. La seconde était… Elle sourit et la tendit à Sfar.

« Joann, un message de Dali pour vous ». Il prit la lame de Tarot et la regarda, stupéfait.
« Mais comment peut-il savoir que ? » Le corps de la jeune disparut. Les quatre modèles qui l’accompagnaient aussi. Joann se retrouva, seul, nu, au milieu de la rue, il porta les yeux vers le ciel, constellé d’étoiles, qui se transformait progressivement en une représentation de la carte.

Il se réveilla dans un fauteuil en cuir, chez son ami Guillermo del Toro, qui l’observait en souriant.
« Alors, tu la trouves comment, ma tourte aux champignons ?
– Hallucinante… »

Photo © Leiloona.
Texte © Nimentrix (texte en italique  © Salvador Dali)

Ce  texte est ma participation de la semaine à l’Atelier d’écriture de Bricabook, hommage à l’exposition « Sfar – Dali » et à l’album « Fin de la parenthèse » de Joann Sfar :
N’hésitez pas à commenter et à partager si ce texte vous a plu :-).
Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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17 commentaires

  1. Mon expérience de ce genre de champignons est extêmement limitée puisqu’à 21 ans en mai 68 j’étais à la clinique avec mon premier bébé, mais je crois assez que ça peut ressembler à ce que tu décris !!!!….C’est effectivement un joli mélange de personnages et j’aime cette phrase  » Voulez-vous connaître votre avenir ? Il n’est jamais trop Sfar pour le découvrir.. »……En même temps je suis parfois complètement larguée mais j’ai appris avec toi qu’il fallait laisser son esprit cartésien au vestiaire !!!….Alors je ne cherche pas toujours à comprendre, je lis , je me laisse balader, et je suis contente de te lire …..
    Tu as fait fort quand même car ce texte est particulièrement difficile à suivre, du moins si on veut y trouver un sens !!!!

  2. Bonsoir!
    Ça devient une habitude semble-t-il mais j’ai vraiment beaucoup aimé.
    C’est un bel hommage, aussi original que créatif. J’apprécie sincèrement ton univers.
    Et à titre personnel, j’ai beaucoup souri. Tu n’es obligé à rien, mais si tu souhaites lire chez moi le texte s’intitulant: « Viva la vida, chica! », je pense que tu comprendras pourquoi j’ai souri ;-).

  3. A chaque fois que je clique sur ton lien pour l’atelier, je m’attends à être surpris, halluciné (sans jeux de mots) et ce texte ne déroge pas à la règle. La fin m’a laissé bouche bée, j’oscillais doucement la tête comme un crétin devant mon écran. Tu es fort Nimentrix, très fort ! Bravo !

  4. Z’avez l’art monsieur de raconter de belles histoires : je reconnais de nombreux ingrédients (même les champignons – rosés – dont vous raffolez tant ah ah) que vous avez su mettre en scène, comme l’expo Sfar / Dali, Guillermo, le tarot …
    Je crois aussi reconnaître ces deux personnages pour les avoir déjà croisés, mais je peux me tromper, avec toutes ces vies parallèles et multiples que je mène, je deviens amnésique … à défaut d’être narcoleptique.

    Une question (pour changer) : si les statues disparaissent, l’avenir s’efface-t-il ou est-il seulement remis à plus tard ? (Sinon je ne vois pas l’intérêt de celles-ci, si ce n’est que pour mener à la dernière. Mais si c’est le cas, pourquoi la choisir en dernier, et ne pas s’y ruer d’emblée ? Mon côté bélier, ou louve … j’en perds mon alphabet des animaux.

    D’ailleurs sais-tu à quel propos et à qui Dali a prononcé ces paroles ?

    • Une question @Leillona, une seule ? Rien que dans commentaire (flatteur), j’en lis plusieurs😉

      Quand elle touche les statues, elle entraperçoit des bribes de son avenir possible. 9a ne l’efface pas, elle est maitresse de son destin, comme tout individu sur cette planète. Les Tarots ne sont pas une fatalité, les Statues non plus, elles permettent d’entrevoir un Chemin Possible, et chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir.

      Pourquoi ne pas se ruer d’emblée vers la statue centrale ? La réponse est évidente pour moi mais je suis l’auteur et je n’impose rien. Au lecteur de se questonner sur le pourquoi et de trouver une réponse satisfaisante pour lui.

      Quant au contexte où Dali prononce ces phrases… Dali étant un fou génial et opportuniste (André Breton lui avait donné le surnom de « Avida Dollars »), je pense que ça n’a aucune importance 😉

  5. Bon, bah moi j’adore ! comme d’habitude ! c’est délicieusement loufoque et incompréhensible !
    Trop Sfar pour le découvrir est tordant !!!
    Ta moquette, c’est de la bonne aussi !!!

  6. un texte que j’ai réussi à aborder ce soir sans l’aide de champignons mais d’un bon rhum arrangé bien corsé 😉 et du coup tes mots m’ont fait planer ! merci 😉

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