Le maléfice enchanteur

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© Vincent Héquet

 « Et cela a commencé comment ?

– Comme un matin de printemps très ordinaire. Quand vous ouvrez les volets, que la lumière vient caresser votre corps nu, que les odeurs douces et sucrées vous donnent juste envie de vous allonger, de laisser les fenêtres ouvertes, de laisser les bruits printaniers prendre possession de la pièce, envahir votre tête, vous nourrir plus surement qu’un petit déjeuner. Lumière envahissant cette pièce sombre, la baignant dans une clarté irréelle, vous faisant oublier qui vous êtes.

– Et vous ne saviez pas ?

– Je ne savais pas quoi ?

– Qui vous étiez.

– Comment aurais-je pu le savoir ? J’étais à peine réveillée. J’étais seule, sans souvenirs. À l’extérieur, tout n’était que douceur, volupté. J’ai ouvert un peu plus la fenêtre, je l’ai enjambé et je me suis retrouvée, nue, à marcher dans ce jardin. La douce rosée du matin, la lumière éclatante du soleil, qui embrasait le feuillage de reflets rougeoyants, les premières feuilles tombées qui commençaient à recouvrir le sol, alors que les branches étaient chargées de fleurs dont l’odeur m’enivrait. Et le bruit d’un cours d’eau, tout près, cette envie irrésistible d’aller m’y baigner.

– Feuillage rougeoyant ? Feuilles tombées au sol ? Automne ?

– Un automne printanier où les premières cerises se préparaient dans les arbres, où les pâquerettes formaient de jolis tapis sur l’hebe et venaient chatouiller la plante de mes pieds. Un doux vent chaud caressait mon corps pendant que j’enlaçais un arbre, une pluie de pétales parfumés s’accrochait à mes cheveux. Et, tout autour de ce jardin, à perte de vue, des rosiers en bouton.

– Les vestiges du maléfice…

– Maléfice ? Enchantement, peut-être ? Me réveiller, après cette longue nuit de sommeil, dans ce lieu si doux et accueillant. Vous me parlez de maléfice, vous me parlez d’âge sombre, mais je ne me souviens pas de tout cela. Pour moi ce ne fut qu’un long repos, un sommeil sans rêves. À peine si je me souviens de cette femme, cette fileuse. La sensation de piqure sur le fuseau.. J’ai aperçu le rouet dans la pièce à coté de ma chambre.. Tout ceci n’a aucun sens pour moi. Je devais filer un mauvais coton pour posséder ce type d’objet au vingt et unième siècle, un smartphone est moins encombrant et bien moins dangereux, en apparence… J’aurais pu prendre des photos de ce merveilleux jardin… Et ce type n’aurait pas eu à affronter mille et un dangers pour parvenir jusqu’à moi : traverser une forêt de ronces, terrasser un dragon, me réveiller, passer une nuit inoubliable avec moi avant de disparaitre…

– Vous vous souvenez de lui mais sa disparition ne semble pas vous affecter. Tout à l’heure pourtant vous disiez : « J’étais seule, sans souvenirs »…

– Tout cela ressemble juste à un rêve. Je me suis réveillée ce matin, je ne sais pas si j’ai dormi une nuit ou un siècle. Je ne sais pas si j’ai passé une nuit torride avec ce prince charmant. Pourtant, je dois vous rendre des contes…
La malédiction s’est peut-être levée d’elle-même, la forêt de ronces qui emprisonnait ma maison s’est transformée en roseraie, le poison qui me maintenait dans un profond sommeil a peut-être fini par s’estomper. Que croire, qui croire ? Ma maison ne ressemble pas à la demeure d’une princesse, et je ne crois plus au prince charmant depuis belle lurette. Tout ce que je sais, tout ce que je crois savoir de mon passé, de ses sombres évènements, c’est vous qui me l’avez raconté. Tout ce dont je me souviens, c’est de ce merveilleux jardin, de la caresse du vent et du soleil sur ma peau, de la fraiche sensation de l’eau sur mes cuisses quand j’ai plongé dans la rivière.
Je ne comprends rien à vos questions et je ne souhaite plus y répondre. Envie de retrouver ma chambre, la douce clarté venant du jardin, la douce chaleur des draps, de son corps à mes côtés, d’entrouvrir les yeux, de croiser son regard et lui sourire. De le voir doucement rapprocher ses lèvres des miennes et de l’entendre chuchoter : « Belle, il est l’heure. »
Et de me réveiller, en fin de conte… »

Photo © Vincent Héquet
Texte © Nimentrix

Ce texte est ma participation de la semaine à l’Atelier d’écriture de Bricabook.
N’hésitez pas à commenter et à partager si ce texte vous a plu :-).
Vous pouvez aussi lire mes autres participations à l’atelier.

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28 commentaires

  1. Wouf, beaucoup à dire de ce conte …

    Une superbe réécriture de la Belle, tu devrais postuler pour Once Upon a Time, ils seraient ravis d’accueillir un si joli scénar’ ! 🙂

    Un texte tout en oxymore … avec son titre déjà. Maléfice enchanteur ? (Maléfice ? Enchantement, peut-être ? Victor Hugo est jaloux de ne pas avoir pensé à un tel oxymore.)

    Une Belle qui a des souvenirs confus (elle doit être sous l’effet d’un choc à mélanger toutes les saisons), mais ce qui compte avant tout c’est ce qu’elle a ressenti, ce que son corps a enregistré. Et ça, ce n’est que douceur et volupté, en effet … Le reste ? Décortiquer, répondre à des questions … est-ce vraiment cela l’important ? L’autre semble lui donner d’autres souvenirs que ceux qui sont en elle, alors oui, quels sont les vrais ? 😉 (j’ai une petite idée, mais bon …)
    Nous ne savons rien de cet être qui l’interroge. Aussi est-il un opposant ou un adjuvant (comme nous sommes dans un conte, c’est ou tout blanc ou tout noir, donc … qui est-il ?), et surtout pourquoi s’acharne-t-il à ne pas la laisser dans cet état de béatitude ?
    Rah … mille et une questions que je me pose à moi, et non à l’auteur, hum …

    Moi, ce que je retiendrai de ce texte en tant que lectrice, c’est cette incroyable sensualité que je ne retrouvais plus dans tes textes depuis quelques temps et que je retrouve avec délice. Alors oui, il est p’tre l’heure de vivre ses rêves en fin de conte.

    • Merci pour ce long commentaire @Leiloona, et désolé pour ce long temps mis pour te répondre, à croire que nous avons discuté du texte dans la vie réelle 😉 L’incroyable pertinence de ton analyse de ce texte donne envie de juste répondre « rien à ajouter » 😉

      J’ai beaucoup aimé l’idée de cette voix dont nous ne connaissons pas le propriétaire, et je n’en dirais pas plus, si jamais ce texte avait une suite 😉

      C’est quelquefois très pratique de se « cacher » ou de « s’endormir » derrière des textes humoristiques, même si l’épisode 3 de la flûte avait une dimension « hallucinatoire » qui pouvait prêter à une autre lecture. Je prends beaucoup de plaisir à écrire les épisodes de la flûte à 69 trous mais d’autres parties de mes mutiples personnalités désirent elles aussi s’exprimer.

      En fin de conte, il faut que j’écrive plus d’un texte par semaine 😉

  2. Je suis arrivée chez toi la main sur la nuque pour rire sans me faire mal et……je tombe dans un texte encore totalement différent…
    Il y a vraiment du monde dans ta tête tu sais !!!
    Il est tout à fait magique ce texte où l’on se perd avec délice dans un mélange très sensuel de réalité et d’imaginaire….Je suis comme elle, pas très pressée de me réveiller, même si une bouche  » Charmante  » s’apprête à recouvrir la mienne !!!!

    • Coucou @Benedicte 🙂 Je me suis dit qu’écrire un texte sur la flûte à 69 trous, vu ton état, ça n’était pas une bonne idée 😉 Oui il y a beaucoup de monde dans ma tête, et vous n’avez pas encore fini le tour du propriétaire 😉

  3. Bonsoir!

    J’étais partie pour t’expliquer que je ne te lisais pas depuis très longtemps, mais qu’il me semblait en lisant ce texte que c’était presque une autre personne qui l’avait écrit, tellement il me paraît différent.
    A tout point de vue.
    Puis j’ai lu les quelques commentaires de lectrices qui te connaissent bien :-). Et j’ai compris!

    Alors je vais arrêter de parler pour rien dire et te confirmer que je trouve ce texte d’une grande qualité.
    Merci pour ce joli moment!
    Bonne soirée

  4. Je te découvre tout autre conteur.. Et je suis charmée, enchantée, emportée… J’aime , j’aime, j’aime (bon j’aime aussi la flûte à 69 trous hein)..Belle soirée à toi et des bises !

    • Merci pour ton commentaire @Nath 🙂 Si tu vas piocher dans mes ancienne participation à l’atelier, tu trouveras beaucoup d’histoires de ce genre, je n’ai testé les dialogues humoristique que depuis la rentrée. La flûte à 69 trou prend quelques vacances mais elle reviendra.

  5. Ca fait toujours plaisir de lire un conte. Le tien est très bien fait, court, concis et riche. Quelque soit le style que tu adoptes dans tes textes, tu nous promènes agréablement Merci.

  6. J’ai adoré cette version du conte que tu nous as écrit cette semaine ! Avec de beaux jeux de mots en plus : « Je ne sais pas si j’ai passé une nuit torride avec ce prince charmant. Pourtant, je dois vous rendre des contes… »
    Suis fan de ce style d’écriture ; -) contente d’être passéen par là ce matin ; -)

  7. Un texte poétique et délicat, ça fait un bout de temps que Nimentrix ne nous avait offert un tel écrit… Ravi de te retrouver dans cet exercice, preuve que tu sais écrire pour tous les genres ! Impressionnant, bravo !

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